mercredi 6 avril 2011

Bergson : Le rire


  Nous allons présenter d’abord trois observations que nous tenons pour fondamentales. Elles portent moins sur le comique lui-même que sur la place où il faut le chercher.
  Voici le premier point sur lequel nous appellerons l’attention. Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau ; mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que des hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule. Comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n’a-t-il pas fixé davantage l’attention des philosophes ? Plusieurs ont défini l’homme « un animal qui sait rire ». Ils auraient aussi bien pu le définir un animal qui fait rire, car si quelque autre animal y parvient, ou quelque objet inanimé, c’est par une ressemblance avec l’homme, par la marque que l’homme y imprime ou par l’usage que l’homme en fait.
  Signalons maintenant, comme un symptôme non moins digne de remarque, l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire. Il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu’à la condition de tomber sur une surface d’âme bien calme, bien unie. L’indifférence est son milieu naturel. Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d’une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l’affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié. Dans une société de pures intelligences on ne pleurerait probablement plus, mais on rirait peut-être encore ; tandis que des âmes invariablement sensibles, accordées à l’unisson de la vie, où tout événement se prolongerait en résonance sentimentale, ne connaîtraient ni ne comprendraient le rire. Essayez, un moment, de vous intéresser à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux qui sentent, donnez enfin à votre sympathie son plus large épanouissement : comme sous un coup de baguette magique vous verrez les objets les plus légers prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes choses. Détachez-vous maintenant, assistez à la vie en spectateur indifférent : bien des drames tourneront à la comédie. Il suffit que nous bouchions nos oreilles au son de la musique, dans un salon où l’on danse, pour que les danseurs nous paraissent aussitôt ridicules. Combien d’actions humaines résisteraient à une épreuve de ce genre ? et ne verrions-nous pas beaucoup d’entre elles passer tout à coup du grave au plaisant, si nous les isolions de la musique de sentiment qui les accompagne ? Le comique exige donc enfin, pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure.
  Seulement, cette intelligence doit rester en contact avec d’autres intelligences. Voilà le troisième fait sur lequel nous désirions attirer l’attention. On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. Il semble que le rire ait besoin d’un écho. Écoutez-le bien : ce n’est pas un son articulé, net, terminé ; c’est quelque chose qui voudrait se prolonger en se répercutant de proche en proche, quelque chose qui commence par un éclat pour se continuer par des roulements, ainsi que le tonnerre dans la montagne. Et pourtant cette répercussion ne doit pas aller à l’infini. Elle peut cheminer à l’intérieur d’un cercle aussi large qu’on voudra ; le cercle n’en reste pas moins fermé. Notre rire est toujours le rire d’un groupe. Il vous est peut-être arrivé, en wagon ou à une table d’hôte, d’entendre des voyageurs se raconter des histoires qui devaient être comiques pour eux puisqu’ils en riaient de bon cœur. Vous auriez ri comme eux si vous eussiez été de leur société. Mais n’en étant pas, vous n’aviez aucune envie de rire. Un homme, à qui l’on demandait pourquoi il ne pleurait pas à un sermon où tout le monde versait des larmes, répondit : « je ne suis pas de la paroisse. » Ce que cet homme pensait des larmes serait bien plus vrai du rire. Si franc qu’on le suppose, le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité, avec d’autres rieurs, réels ou imagi¬naires. Combien de fois n’a-t-on pas dit que le rire du spectateur, au théâtre, est d’autant plus large que la salle est plus pleine ; Combien de fois n’a-t-on pas fait remarquer, d’autre part, que beaucoup d’effets comiques sont intraduisibles d’une langue dans une autre, relatifs par conséquent aux mœurs et aux idées d’une société particulière ? Mais c’est pour n’avoir pas compris l’importance de ce double fait qu’on a vu dans le comique une simple curiosité où l’esprit s’amuse, et dans le rire lui-même un phénomène étrange, isolé, sans rapport avec le reste de l’activité humaine. De là ces définitions qui tendent à faire du comique une relation abstraite aperçue par l’esprit entre des idées, « contraste intellectuel », « absurdité sensible », etc., définitions qui, même si elles convenaient réellement à toutes les formes du comique, n’expliqueraient pas le moins du monde pourquoi le comique nous fait rire. D’où viendrait, en effet, que cette relation logique particulière, aussitôt aperçue, nous contracte, nous dilate, nous secoue, alors que toutes les autres laissent notre corps indifférent ? Ce n’est pas par ce côté que nous aborderons le problème. Pour comprendre le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la société ; il faut surtout en déterminer la fonction utile, qui est une fonction sociale. Telle sera, disons-le dès maintenant, l’idée directrice de toutes nos recherches. Le rire doit répondre à certaines exigences de la vie en commun. Le rire doit avoir une signification sociale.
  Marquons nettement le point où viennent converger nos trois observations préliminaires. Le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence.  [...]
Henri BERGSON, Le Rire, Essai sur la signification du comique (1900).

vendredi 18 mars 2011

Les doublets

Un grand nombre de mots français proviennent du latin par deux voies différentes :  la première est la formation populaire, la seconde est la formation savante. 
Dans le cas de la formation populaire,  les habitants de la Gaule puis ceux de la France ont modifié, de génération en génération, leur façon d’articuler des mots latins qui se sont peu à peu transformés jusqu’à devenir des mots français : Par exemple, «caput» est devenu «chef». Dans la seconde, des clercs médiévaux et des humanistes du XVIème s siècle se sont efforcés d’enrichir le vocabulaire  français en empruntant directement au latin classique les termes qu’ils introduisaient tels quels dans la langue française. C’est ainsi que la racine «caput» a donné «capital» ou «capitaine».
Lorsque deux mots français sont issus du même étymon latin, l'un par formation populaire, l'autre par formation savante, on les appelle doublets. Ainsi de sûr et sureté (issu de securum par formation savante) et sécurité, issu du même mot par formation savante. Ainsi de hôtel et hôpital, issu de hospitale.

Exercice Un

Des  mots issus du même mot latin, l’un par formation savante, l’autre par formation populaire sont appelés des doublets. Les deux se sont spécialisés dans des emplois différents et peuvent appartenir à des classes grammaticales différentes : ils ne sont donc pas synonymes. 
Complétez la liste suivante en ajoutant au mot de formation populaire (donné ici) le terme de formation savante qui lui correspond. 

potione > poison ; captivu > chétif ; fragile > frêle ; casa > chez ; opera > oeuvre ; legale > loyal; apoticariu > boutiquier ; strictu > étroit ; lazaru > ladre ; solidu > sou ; sacramentu > serment ; spatula > spatule ; tibia > tige ; pensare > peser; mutare > muer ; dotare > doter ; ratione > raison; blasphemare > blasphémer ; mobile > meuble.

Exercice Deux
Les mots latins ont souvent été utilisés pour obtenir par adjonction de préfixes et de suffixes de nombreux mots français. Il est intéressant de prendre conscience de l’origine commune de ces termes, qui explique les parentés de sens entre «mots de la même famille». Vous chercherez à  retrouver 2 ou 3 mots formés sur le  radical latin et vous préciserez la relation de sens qui les relie à leur étymon commun. 

aqua> eau ; aquila > aigle; capra> chèvre ; carne> chair ; cane> chien ; petra> pierre ; licere > loisir ; auscultare> écouter ; ostrea> huitre ; nocte> nuit ; alter > autre; voce> voix ; oculu > oeil ; navigare > nager ; capite > chef ; fide> foi ; laborare > labourer ; simulare > sembler ;  pavorem > peur ; stella> étoile 


Exercice Trois
La plupart des verbes latins ont donné naissance, par formation populaire et par formation savante, à des «mots de la même famille». L’infinitif latin est souvent à l’origine du doublet de formation populaire, le supin (forme disparue)  à l’origine du doublet de formation savante. 
Dans cette liste, vous trouverez la forme infinitive, le doublet populaire et le supin de chaque verbe.  A vous d’indiquer pour chacun les noms et adjectifs formés à partir du supin de façon savante.

creare> créer, creatum; narrare>narrer, narratum; negare>nier, negatum; cogitare> cuider (penser) cogitatum; agere> agir, actum ; facere > faire, factum; trahere> traire, tractum; legere > lire, lectum; dicere > dire, dictum ; rumpere> rompre, ruptum; rapire>ravir, raptum; credere > croire, creditum; mittere> mettre, mission; videre> voir, visum; findere>feindre, fissum; ponere> pondre, positum; fingere>feindre, fictum; jungere>joindre, junctum; praedicare>precher, praedicatum.

jeudi 17 mars 2011

La proposition complétive


  • La proposition COMPLÉTIVE est une proposition complétant un verbe de perception ou de sensation dont elle est toujours le complément d'objet direct. Elle est toujours introduite par QUE
                             J' ai pensé QUE tu pourrais aller nous voir jouer.
            
  • Selon le type de verbe de la principale, le verbe de la complétive se construit soit au mode indicatif soit au mode subjonctif (=> expresion de doute, d' incertitude, etc):
                             Je crois qu' il sera agréable. (indicatif)
                             Je ne crois pas qu' il soit agréable. (subjonctif)
                             Je regrette qu' il soit agréable. (subjonctif)
                             Il ne veut pas que nous partions en vacances. (subjonctif)
                             Je sais que tu viens demain. (indicatif)
                             Je doute que tu viennes demain. (subjonctif)
            
  • 2. LA COMPLÉTIVE RÉDUITE: la proposition complétive est subsituée par un groupe verbal à l' INFINITIF:

         COMPLÉTIVE          COMPLÉTIVE RÉDUITE     
    Je crois que je comprends.
    Je souhaite qu' il vienne.
    Il pense qu' il a raison.
    Il croit qu' il est encore en France.
    Il estime qu' il en a assez fait.
    => Je crois comprendre.
    => Je lui souhaite de venir.
    => Il pense avoir raison.
    => Il croit être encore en France.
    => Il estime en avoir assez fait.
    Il a déclaré qu' il n' avait rien oublié.
    Il a attesté qu' il avait vu une soucoupe volante.
    Il a certifié qu' il était parti à 3 h.
    Il a avoué qu' il avait volé la confiture.
    Il a confirmé qu' il avait vu Pierre.
    Il a reconnu qu' il s' était trompé.
    Il a prétendu qu' il ne te connaissait pas.
    Il a soutenu qu' il l' avait rencontré.
    Il a nié qu' il était passé par la rue du crime.
    Il a contesté qu' il avait voté contre le Président.
    Il a démenti qu' il a pris la voiture.
    => Il a déclaré n' avoir rien oublié.
    => Il a attesté avoir vu une soucoupe volante.
    => Il a certifié être parti à 3 h.
    => Il a avoué avoir volé la confiture.
    => Il a confirmé avoir vu Pierre.
    => Il a reconnu s' être trompé.
    => Il a prétendu ne pas te connaître.
    => Il a soutenu l' avoir rencontré.
    => Il a nié être passé par la rue du crime.
    => Il a contesté avoir voté contre le Président.
    => Il a démenti avoir pris la voiture.

            
  • 3. PRONOMINALISATION DE LA COMPLÉTIVE
         COMPLÉTIVE     
    3.1. PRONOMINALISATION
    Il pense qu' ils reviendront.
    Il veut qu' il soit heureux.
    Il reconnaît que tu est coupable.
    Il déclare qu' il est fautif.
    => Il le pense.
    => Il le veut.
    => Il te reconnaît coupable.
    => Il se déclare fautif.

            
  • 3.2. La complétive peut être aussi substituée par un groupe nominal complément d' objet direct:
         COMPLÉTVIE          GROUPE NOMINAL     
    Il aperçoit que la fille sourit.
    Je désire que tu réussisses.
    => Il aperçoit le sourire de la fille.
    => Je désire ta réussite.



    3.3. Parmi les complétives se classent aussi les subordonnées interrogatives indirectes, qui complètent un verbe de questionnement ( se demander, s'interroger...)
    Ces propositions sont souvent utilisées lorsqu'on annonce une problématique  ( On se demandera dans quelle mesure / on se demandera si ). 
    Rappel : si dans l'interrogation directe, il y a inversion du sujet, dans l'interrogative indirecte le sujet n'est pas inversé, car la phrase redevient déclarative : 
    Le critique a-t-il raison d'affirmer son dégoût pour le populisme ? 
    On se demande si le critique a raison d'affirmer son dégoût pour le populisme.



dimanche 20 février 2011

Nature

Document UN

Ne vous étonnez pas de tout  que me dit
La nature aux soupirs ineffables. Je cause
Avec toutes les voix de la métempsycose.
Avant de commencer le grand concert sacré,
Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
La forêt basse, énorme, et l’aile et la corolle,
Tous ces doux instruments m’adressent la parole ;
Je suis l’habitué de l’orchestre divin ;
Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain.
J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
A force de parler doucement à la feuille,
A la goutte de pluie, à la plume, au rayon,
Par descendre à ce point dans la création,
Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
Que je ne fais plus même envoler une mouche !
Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi,
S’apprivoise et devient familier avec moi,
Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses,
Font avec les bourdons toutes sortes de choses ;
Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
J’avance largement ma face sur les nids,
Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
N’a plus peur de moi que nous n’aurions de crainte
Nous, si l’œil du bon Dieu regardait dans nos trous ;
Le lis prude me voit approcher sans courroux
Quand il ouvre aux baisers le jour ; la violette
La plus pudique fait devant moi sa toilette ;
Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr ;
Et le frais papillon, libertin de l’azur
Qui chiffonne gaîment une fleur demi nue,
Si je viens à passer dans l’ombre continue
Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
Il lui dit : « Es-tu bête ! Il est de la maison. »


Août 1835

Victor Hugo, Contemplations,  livre premier


DOCUMENT DEUX

Ici même je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celles-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l’eau, c’est le saisissement, la montée d’une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère – la nage, les bras vernis d’eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l’eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l’onde par mes jambes – et l’absence d’horizon. Sur le rivage, c’est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d’os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l’eau, le duvet blond et la poussière de sel.
            Je comprends ici ce qu’on appelle la gloire : le droit d’aimer sans mesure. Dans un sens, c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine des soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté ; elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant on me l’a dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tous leurs savoir-vivre.

Albert Camus
Noces (1938)

Document TROIS :

Pendant un très long temps, l’idée ne pouvait même venir à l’homme qu’il eût à user de ménagements à l’égard de la nature, tant celle-ci lui apparaissait hors de proportion avec les effets qu’il était capable d’exercer sur elle. Mais voilà que depuis quelques décennies, la situation se retourne… Par suite de la prolifération effrénée des êtres humains, par suite de l’extension des besoins et des appétits qu’entraîne cette surpopulation, par suite de l’énormité des pouvoirs qui découlent des progrès des sciences et des techniques, l’homme est en passe de devenir, pour la géante nature, un adversaire qui n’est rien moins que négligeable, soit qu’il menace d’en épuiser les ressources, soit qu’il introduise en elle des causes de détérioration et de déséquilibre
Désormais, l’homme s’avise que, dans son propre intérêt bien entendu, il lui faut surveiller, contrôler sa conduite envers la nature, et souvent protéger celle-ci contre lui-même.  Ce souci, ce devoir de sauvegarder la nature, on en parle beaucoup à l’heure présente ; et ce ne sont pas seulement les naturalistes qui en rappellent les nécessités : il s’impose à l’attention des hygiénistes, des médecins, des sociologues, des économistes, des spécialistes de la prospective, et plus généralement à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution de la condition humaine…
Multiples  sont, de vrai, les motifs que nous avons de protéger la nature. Et d’abord en défendant la nature, l’homme défend l’homme : il satisfait à l’instinct de conservation de l’espèce. Les innombrables agressions dont il se rend coupable  envers le milieu naturel –envers l’environnement comme on prend coutume de le dire – ne sont pas sans avoir des conséquences sur sa santé et sur son patrimoine héréditaire. Protéger la nature, c’est donc, en premier lieu,  accomplir une tâche d’hygiène planétaire.
Mais il y a en outre le point de vue, plus intellectuel mais fort estimable, des biologistes qui, soucieux de la nature pour elle-même, n’admettent pas que tant d’espèces vivantes -irremplaçables objets d’étude – s’effacent de la faune et de la flore terrestre et qu’ainsi,  peu à peu, s’appauvrisse par la faute de l’homme le somptueux et fascinant musée que la planète offrait à nos curiosités.

Enfin il y a ceux-là, et ce sont les artistes, les poètes, et donc un peu tout le monde, qui, simples amoureux de la nature, entendent la conserver parce qu’ils y voient un décor vivant et vivifiant, un lieu maintenu dans la plénitude originelle, un refuge de paix et de vérité – « l’asile vert cherché par tous les cœurs déçus »- parce que, dans un monde envahi par la pierraille et la ferraille, ils prennent le parti de l’arbre contre le béton, et ne se résignent pas à voir le printemps silencieux 

Jean ROSTAND,  biologiste,    préface de L’homme ou la Nature ?   Ed. Hachette  (1965)

Document Quatre

Que restera-t-il à la fin du siècle prochain de trois des quatre éléments qui, aux yeux de nos ancêtres grecs, constituaient notre univers : la terre, l’eau, l’air le feu ? Les activités humaines, industrielles, agricoles, de transport et de loisirs, perturbent tous les milieux naturels. L’air des grandes agglomérations est fortement pollué et, à l’échelle de la planète, les menaces liées à la diminution de la couche d’ozone ou à l’augmentation des gaz à effet de serre sont loin d’être parfaitement appréhendées par les scientifiques. Nous consommons aujourd’hui 5% de l’eau de pluie, et ce chiffre doublera avant la fin du nouveau siècle. Les sols subissent l’agression d’une agriculture intensive, de la pollution industrielle et de la déforestation La démographie, la mondialisation des échanges économiques et de l’agriculture, la concentration de plus en plus forte des populations dans les grandes mégapoles, en particulier dans le tiers monde, ne font qu’amplifier cette crise en devenir.  ne font  La prise de conscience des dangers que nous faisons courir aux équilibres de notre planète est loin d’être suffisante. Nous croyons encore que la technologie et le progrès scientifique nous permettront de régler les problèmes à temps. Mais rien n’est moins sûr : le rythme et l’amplitude des modifications de l’environnement terrestre sont bien plus rapides et déjà largement supérieurs aux variations naturelles révélées par les archives glaciaires et sédimentaires, qui portent le témoignage de l’évolution der la Terre au cours des 400 000 dernières années. De plus, notre connaissance du système est encore bien fragmentaire, et nous avons appris au cours des dernières décennies que sa complexité le rend largement imprévisible du fait des échanges permanents entre les océans, l’atmosphère et la biosphère. Un contexte général d’incertitude scientifique dominera donc les prochaines décennies, qui tient pour une large part au fait que l’environnement terrestre se modifie à un rythme plus rapide que celui auquel nous en comprenons les mécanismes. Sa nature chaotique, aujourd’hui révélée, limite de plus fortement nos capacités d’anticipation.
C’est à un changement complet de nos priorités qu’il nous faut donc procéder aujourd’hui en plaçant l’environnement au centre de nos préoccupations. Mais la tâche est difficile, qui implique une démarche globale combinant une volonté politique forte, une mise en cohérence des choix publics et privés en matière d’utilisation de l’énergie, et une utilisation pragmatique des instruments économiques. Les enjeux sont planétaires et se posent en terme de survie pour les deux tiers de l’humanité. Par leurs actions ou leurs modes de développement qu’ils ont imposés au Tiers Monde, les pays du Nord sont les principaux responsables de leurs problèmes d’environnement. Le scientifique ne peut se tenir à l’écart de ces débats et, loin des peurs millénaristes, il lui appartient de présenter aux citoyens et aux décideurs le consensus minimum exprimé au sein de la communauté auquel il appartient. L’incertitude scientifique, condition nécessaire du progrès des connaissances, ne doit pas se transformer en controverse stérile. Dans le jeu complexe d’acteurs qui conduit à la décision, la multiplication des lieux d’échange et de débat est certainement une condition nécessaire à une approche rationnelle des problèmes. Pour autant que ces formes essentielles de la démocratie soient respectées, les problèmes d’environnement pourront alors demeurer accessibles à la démarche scientifique et au choix politique, nous permettant ainsi d’en conserver la maîtrise.

Gérard Mégié, climatologue,  «  A quoi pensez-vous », supplément Libération,  1er Janvier 2000

 Plan détaillé : 

I Un constat alarmant

-          Un mythe s’est effondré : la nature géante et indestructible ( Rostand/ )
-          Ce mythe postulait  un rapport idyllique avec la nature (Hugo/ Camus) 
-          L’industrialisation dégrade l’environnement. (Tazieff/ Mégié)
-          Incertitude scientifique quant à la portée réelle de cette dégradation. (Mégié)
-          les pays du Nord mettent en danger l’équilibre planétaire.(Mégié)


II Une nécessaire prise de conscience
-          Par les pays du Nord (Mégié)
-      Que la science n’a pas de « solution miracle (Mégié) et qu’il est nécessaire de placer l’environnement au       cœur du débat (Tazieff, Mégié)
-          Que défendre la nature c’est défendre l’intérêt des hommes. (Rostand/ Camus)
-          Que le rapport qui unit l’homme à la nature  n’est pas seulement d’ordre pragmatique, mais  également esthétique (le musée somptueux de Rostand)  érotique (Camus) et pour certains  religieux ou sacré (Hugo)
-          Que l’homme en définitive est un élément de la nature (Camus)

III Les conditions d’une réussite

-          concilier des polémiques intégristes  (« écolos/industriels » Tazieff)
-          sortir des débats stériles, millénaristes ou utopiques (Mégié)
-          harmoniser les enjeux politiques et vitaux (Tazieff/ Mégié)
-          dépasser le seul souci des contemporains (Rostand, Mégié)
-          Tenir compte de la variété des points de vue  (Rostand, Hugo/ Camus)
-          Et agir de façon efficace en gardant la maîtrise démocratique du débat (Mégié)

samedi 19 février 2011

Générations (1)

Le sujet 2010


PREMIÈRE PARTIE : SYNTHESE (40 points).

Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
Document 1 : Wajdi Mouawad, Ciels (2009)
Document 2 : Bernard Préel, Générations : la drôle de guerre in « De génération à génération » (Informations sociales n° 134, juin 2006.)
Document 3 : Etienne Gruillot, Petites chroniques de la vie comme elle va (2002).
Document 4 : Dessin de Plantu, Le Monde (12 novembre 1999). 


DEUXIEME PARTIE : ECRITURE PERSONNELLE (20 points).
Préserver entre les générations une culture commune vous semble-t-il important ?Vous répondrez à cette question d'une façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l'année et vos connaissances personnelles.

DOCUMENT 1.
  [Dans la pièce de théâtre Ciels, le père Charlie Eliot Johns communique à distance avec son fils resté au Québec. L'adolescent doit effectuer un travail — à partir d'œuvres d'art — dont le thème est la beauté.]

CHARLIE ELIOT JOHNS. Bon. O.K. Ecoute ! Je n'ai pas envie de te parler de l'école, je ne veux même pas te parler de la nécessité de faire le devoir, O.K. ? Fais comme tu veux. Mais il y a peut-être une autre manière de voir la chose. Ecoute-moi : on te donne l'opportunité d'aller dans un musée pour regarder des œuvres d'art. Ne vois pas ça comme une obligation, O.K. ? Mais comme une occasion. Essaye de faire cet effort. Pas pour le devoir, non, tu as raison, le devoir n'a aucune importance, mais pour toi ! Il faut bien que tu te fasses une idée sur l'art et la beauté ! Comment tu veux grandir sinon ? Comment tu veux faire pour savoir qui tu es et d'où tu viens si tu ne t'intéresses pas à ce qui a existé avant toi ? Tu vas voir des couleurs qui nous viennent du Moyen Age : un jaune, un rouge ! Tu vas être devant des bleus qui ont été posés sur la toile avant la fondation de Québec et qui ont gardé le même éclat ! Tu verras des verts qui étaient là bien longtemps avant ta naissance et qui vont continuer à être là bien longtemps après ta mort ! C'est une chance ! Ne passe pas à côté ! Ça te fera voyager, Victor, et peut-être ressentir des sensations nouvelles ! Tu n'es pas obligé d'y rester huit heures ! Tu fais le tour, tu vas boire un café puis tu retournes voir les tableaux qui te sont restés en tête ! C'est tout ! Quand je reviendrai, on y retournera et on les regardera ensemble ! Qu'est-ce que tu en penses ?
VICTOR ELIOT JOHNS. O. K.
CHARLIE ELIOT JOHNS. Le pire qui puisse arriver, c'est que tu t'ennuies, c'est tout.
VICTOR ELIOT JOHNS. O. K. !
CHARLIE ELIOT JOHNS. Bon. Et ce que je te propose, c'est que ce devoir, on le fasse ensemble ; le diaporama, on le construit ensemble, on fait le montage des images ensemble, on discute ensemble sur la beauté, je t'aide à clarifier tes idées !
VICTOR ELIOT JOHNS. Comment ça ?
CHARLIE ELIOT JOHNS. Tu vas au musée, tu prends les photos des œuvres qui te plaisent, tu me les envoies par mail, on les regarde ensemble, je te propose un montage, je te pose des questions, on se fait des séances de travail et tout ça...
VICTOR ELIOT JOHNS. Ah O.K.
CHARLIE ELIOT JOHNS. Ça te plaît ? Moi, je t'avoue, ça me ferait extrêmement plaisir ! C'est vrai, on ne fait jamais rien ensemble...
VICTOR ELIOT JOHNS. O. K. Je vais le faire !
CHARLIE ELIOT JOHNS. Bon ! Ce qui serait vraiment bien, c'est que l'on puisse avoir les photos le plus rapidement possible, pour qu'on puisse avoir du temps... qu'est-ce que tu en penses ?
VICTOR ELIOT JOHNS. Oui, oui, je te... je vais y aller !
CHARLIE ELIOT JOHNS. Et ne prends que les œuvres qui t'auront réellement plu ! C'est ton regard, ta manière de voir qui comptent. Tu me le promets ?
VICTOR ELIOT JOHNS. Oui, oui, je te... je te le promets !

Wajdi Mouawad, Ciels (2009).


 
Vieux et jeunes
 Le cycle de la vie ne s’arrête pas de tourner. Le simple jeu du renouvellement des générations fait qu’on ne peut baisser la garde. On n’en a jamais fini avec la transmission du code culturel. Il faut le reprogrammer en permanence. Mais surtout, il faut programmer les nouveaux arrivants. C’est affaire de patience et donc de réussite. Pas sûr que les bleus1 adhèrent aux valeurs qu’on s’évertue à leur inculquer. Leurs pères auront beau leur dire que leur expérience leur a appris à ne pas retomber dans les mêmes errements, ils voudront le vérifier par eux-mêmes. Ils auront l’insolence de n’accepter l’héritage que sous bénéfice d’inventaire2. La rupture sera consommée avec le désir de fonder une contre-culture qui ne tardera pas à devenir, avec le temps, la culture de référence. L’histoire est toujours « à suivre », ouverte sur l’inconnu et le surprenant : « Le progrès est loin d’avoir toujours suivi une ligne droite ; l’histoire a connu des générations ayant, par un mouvement rétrograde, renoncé aux conquêtes des générations antérieures », comme l’énonce S. Freud.
  Quelles sont les raisons qui conduisent les jeunes générations à ne pas suivre le chemin tracé par leurs prédécesseurs ?
– La rapidité des changements est telle que les vingt-cinq à trente-cinq années séparant parents et enfants creusent un fossé entre eux. Ils vivent sur des planètes différentes. Les parents ne sont plus dans le coup : ils sont obsolètes. Les jeunes n’ont rien à apprendre d’eux ; les fils ne prennent plus guère la suite de leurs pères, et si jamais ils le font, ils auront une pratique bien différente de celle de leurs géniteurs. L’influence des aînés est rejetée au profit de ses propres expériences faites avec ses comparses : les pairs remplacent les pères. Aussi les nouvelles générations n’auront plus de raison de se rebeller puisqu’elles se seront forgées (sic) elles-mêmes leurs valeurs. Et ce d’autant plus que leurs parents auront eu la prudence de ne leur transmettre que le principe d’autodétermination et non pas un contenu dont ils savaient qu’il serait bien précaire. Le grand écart ne cesse de se creuser. Les vieux sont de plus en plus débranchés, vivent dans leurs souvenirs et lisent des livres d’histoire ; les jeunes sont impatients de grandir, s’impatientent et plongent dans la science-fiction ! Ils ont retenu le discours des experts leur annonçant qu’ils devaient se préparer à faire trois métiers différents au cours de leur vie professionnelle – c’est le tempo qui change, finissant par briser les engagements à vie (travail, mariage…). S’imposent alors des séquences de vie, et ce qui ne tient même plus la distance d’une vie, comment imaginer le transmettre à la génération suivante ? Comment imaginer que l’on fera toute sa carrière, une bonne quarantaine d’années, dans la même entreprise ? Comment imaginer que l’on demeurera fidèle à son compagnon de route, alors que l’espérance de vie ne devrait pas rendre exceptionnelle la célébration des noces de chêne (quatre-vingts ans de vie commune) ?
– La volonté de suivre son propre chemin et de se faire sa religion, notamment au milieu de ses pairs ; les jeunes ayant l’orgueil de croire qu’ils peuvent tout inventer autrement. « Les fils répètent les crimes de leurs pères précisément parce qu’ils se croient moralement supérieurs », dit René Girard3. Les nouvelles générations corrigeront quelque peu le tir pour éviter l’implosion et feront d’ « ensemble » et de « concrètement » leurs mots de référence.
– Le doute qui s’empare des parents se jugeant inaptes à transmettre quoi que ce soit. Ce fut particulièrement le cas de la génération krach, qui a eu 20 ans au milieu des années trente. Les enfants de Verdun ont connu la débâcle de juin 1940, Le chagrin et la pitié4, la collaboration et la résistance dans la France de Vichy. Ils ont obéi à leurs parents et plus tard à leurs enfants ; timides, ils ne veulent surtout pas être à charge, continuent à épargner et souscrivent des conventions obsèques pour payer le dernier service qui leur sera rendu !
– Une opposition parfois frontale entre parents et enfants : formés dans des contextes fort différents, ils ont connu des scénarios opposés. Il est question de responsabilité dans des guerres, ce moyen cynique qu’utilisent les vieux pour envoyer prématurément les jeunes au «casse-pipe », et de la gestion du chômage des jeunes.

1Nouvelles recrues, notamment dans l'armée; ici, les jeunes qui ne sont pas formés.
2. Les jeunes n'acceptent qu'un héritage sans dette(s).
3. Philosophe et essayiste français contemporain.
4. Titre d'un film de M. Ophüls dont le propos est explicité dans la suite de la phrase : collaboration et résistance sous l'Occupation.


Bernard Préel, Générations : la drôle de guerre in « De génération à génération » (Informations sociales n° 134, juin 2006.)

 « L'humanité est faite de plus de morts que de vivants1 » : au sens où les morts sont plus nombreux que les vivants, bien sûr ; mais surtout parce que sans cette mémoire de l'humanité qu'est la culture, l'individu ne serait que biologique, l'individu ne serait qu'une abstraction. C'est l'Humanité qui est bien réelle, seule réelle à travers ces humanités. C'est pourquoi Auguste Comte2 propose une « religion de l'Humanité », ce qui est souvent mal compris. Il veut dire là que notre humanité est reliée à cette grande collectivité humaine, seule à être immortelle, alors que les individus, les générations ne font que passer et meurent. L'héritage est loin d'être un esclavage comme l'instinct puisque l'on peut remanier, trafiquer même, prolonger, critiquer, enrichir ce legs. Ce que nous suggère cet héritage, c'est que l'humanité est le plus vivant des êtres connus, et en ce sens, malheureux l'inculte : il se prive de la grande compagnie des morts qui éclaire et enchante le monde des vivants. Comme le fait comprendre Oscar Wilde3 pour qui, sans la peinture de Turner4, nous resterions insensibles à la beauté des brouillards irisés de la Tamise : « Là où l'homme cultivé saisit un effet, l'homme sans culture attrape un rhume. » Il y a peut-être pire, alors, que l'amnésie : c'est l'inculture, c'est le fait de se croire ou de se vouloir orphelin...
  « Tel père, tel fils », alors ? On n'ose le soutenir, de peur d'être « mélo »5 ou fataliste. Mais tout de même, voilà quarante ans que la sociologie a avancé l'idée de capitaux symboliques, qu'elle démontre que nos héritages ne sont pas seulement économiques et matériels, mais aussi sociaux. De ce point de vue, nous sommes pris dans un véritable conflit d'héritage : d'un côté le grand héritage des humanités, celui qu'idolâtre Auguste Comte ; de l'autre côté, l'hérédité de nos appartenances sociales qui bloquent et interdisent l'accès à l'héritage culturel.

1. Citation d'Auguste Comte.
2. Philosophe français (1798 — 1857).
3. Écrivain et auteur dramatique anglais d'origine irlandaise (1856-1900).
4. Peintre, aquarelliste, dessinateur anglais (1775-1861).
5. « Mélo » : abréviation de l'adjectif « mélodramatique », synonyme de sentimental et niais.
Etienne Gruillot, Petites chroniques de la vie comme elle va (2002).





 Dessin de Plantu (Le Monde, 12 novembre 1999).1
1. Allusion à deux phénomènes de l'année 1999 : la crainte du bogue de l'an 2000 (dysfonctionnement possible des systèmes informatiques au moment de l'entrée en service de la datation 2000) et l'éclipse solaire importante d'août 1999.





Proposition de corrigé

Les générations ont un devoir envers celles qui les suivent et la responsabilité de l'héritage qu'elles laissent. C'est ce que nous explique Bernard PREEL dans «Générations la drôle de guerre » paru en 2006. Wajdi MOUAWAD met en scène dans « Ciel » paru en 2009, un père et un fils qui communiquent à distance sur un projet culturel, le père tentant de convaincre le fils de l'importance de l'héritage laissé par les artistes. Dans « Petite chronique de la vie comme elle va » publié en 2002, Etienne GRUILLOT dit que l'héritage est un leg que l'on peut prolonger, critiquer mais aussi enrichir. Sur une note humoristique PLANTU dans un dessin réalisé en 1999 nous montre deux jeunes ne connaissant apparemment pas la guerre de 14/18 et le combat des poilus. Les générations se suivent donc et ne se ressemblent pas , Une génération devrait pourtant se tourner vers le passé pour en tirer un enseignement, mais alors comment réagit-elle dans la société contemporaine ?
 
Les générations se suivent et ne se ressemblent pas, alors que dans la pièce de Majdi MOUAWAD le père considère l'art comme une empreinte du passé, le fils a tendance à penser qu'il s'agit d'un devoir contraignant, son mutisme aux propos du père en témoigne. Bernard PREEL nous explique que les jeunes refusent les conseils des générations qui les précèdent car le nombre d'années qui les séparent des plus vieux est importante. Il ajoute que les vieux vivent dans le passé alors que les jeunes semblent se tourner vers la science fiction. Etienne GRUILLOT dit qu'on ne peut plus soutenir la thèse ancestral du « tel père, tel fils » et PLANTU nous montre deux générations sur son dessin publié en 1999, la génération Mac Do et la génération des poilus morts pour la France. Les deux jeunes passant devant la statue du héros sans sans se rappeler de quelle période de l'histoire il s'agit. Leurs parents l'auraient sans doute su. Cela rejoint l'idée de Majdi MOUAWAD qui nous montre un père séduit par le travail des anciens alors que le fils y est hermétique. Et pourtant ainsi que l'explique Bernard PREEL la transmission du code culturel paraît ne jamais finir, il faut la réactiver, en assurer la transmission. Etienne GRUILLOT précise que l'humanité est pourtant réelle à travers les humanités. Bernard PREEL écrit que les jeune veulent fonder leur propre culture, se démarquer ainsi des anciens.
 
Il est pourtant nécessaire pour une génération de se tourner vers le passé pour en tirer un enseignement. Le passé permet de grandir comme le dit le père dans l'extrait de la pièce de Wajdi MOUAWAD, il ajoute que découvrir les procédés utilisés par les anciens permet de progresser d'apprendre, il évoque la qualité et la rareté des couleurs créées avant l'existence même du pays où vit le jeune adolescent. Bernard PREEL explique dans « Générations la drôle de guerre » le texte qu'il a écrit en 2006 » que se tourner vers le passé permet d'apprendre, il ajoute que la formation est essentielle aux jeunes. PLANTU en publiant son dessin en 1999 transmet la même idée, les jeunes qui passent devant la statue du poilu sans en comprendre le message se privent d'analyser le passé et d'en tirer les conséquences. Car selon Bernard PREEL l'histoire est tournée vers « l'inconnu et le surprenant », d'où l'intérêt des jeunes de l'aborder. Etienne GRUILLOT va encore plus loin dans cette analyse en expliquant que si on ne regardait pas vers le passé il n'y aurait aucune trace, l'individu ne serait que biologique, il deviendrait abstraction. Bernard PREEL insiste sur le fait qu'il faut former les jeunes même si cela ne paraît pas facile. Dans la pièce « Ciel » écrite par Wajdi MOUAWAD le père propose à son fils de l'aider lui transmettant ainsi sa façon de procéder dont le fils tirera avantage.
 
On peut donc penser que les nouvelles générations ont tout intérêt à tenir compte de l'évolution de la société de son enseignement mais comment réagissent-elles alors ? Peut-être en se laissant persuader c'est ce que parvient à faire le père dans la pièce « Ciel », en effet le père argumente et dit à son fils que c'est une chance d'apprendre du passé. Et pourtant les parents tentent d'éviter à leurs enfants les erreurs qu'eux-mêmes ont commises c'est ce que nous explique Bernard PREEL qui nous dit que dans ce cas le fils commettra quand même cette erreur pour vérifier. Car, selon Bernard PREEL, la société a changé les jeunes veulent fonder leur propre culture. Ils n'ont plus la même façon de vivre que leurs parents en raison de la mutation de la société, le travail aléatoire, l'allongement de la vie en sont deux facteurs notables. Bernard PREEL cite une phrase de René GIRARD « les fils répètent les crimes de leurs père précisément parce qu'ils se croient moralement supérieurs » Les parents ont tendance à vivre dans le passé et les jeunes se plongent dans la science fiction, ils ont l'impression d'avoir tout inventé. Le dessin de PLANTU nous montre deux jeunes sans complexe qui boudent un passage de l'histoire important. La transmission ne se fait plus comme avant selon Etienne GRUILLOT, les pairs remplacent les pères. Les jeunes se tournent davantage vers ceux qui leur ressemblent que vers leurs ascendants. Cela entraine forcément une inculture observée dans le dessin de PLANTU mais aussi dans « Petite chronique de la vie comme elle va » d'Etienne GRUILLOT où l'auteur nous explique que l'inculte qui ne considère pas cet héritage se prive de ceux qui enchantent le monde des vivants. Il cite une phrase d'Oscar WILDE à propos de l'oeuvre de TURNER « Là où l'homme cultivé saisit un effet, l'homme sans culture attrape un rhume.
 
Il est évident que les générations se suivent et ne se ressemblent pas. Chacune est porteuse de ses propres projets toutefois il paraît nécessaire qu'elles se tournent vers le passé afin d'y puiser un enseignement utile même si forcément elles feront leur propre expérience avec les conséquences que cela peut entrainer. Il ne faut pourtant pas qu'elles oublient que le rôle des parents est de guider, d'aider, de conseiller, de transmettre un héritage spirituel et financier. Gargantua, le héros de RABELAIS, ne fait-il pas l'éloge de tous les savoirs à son fils parti étudier à paris et ne tente-t-il pas de la convaincre que l'éducation lui permettra de mieux vivre et d'être plus heureux.
 
Discussion
 
Préserver entre les générations une culture commune vous semble-t-il important ?
 
Le clivage générationnel entre les êtres est naturel  il accentue forcément les différences et on peut se demander alors si préserver une culture commune entre les générations est important. Avant de répondre à cette interrogation nous chercherons à définir ce qu'est une génération puis nous nous demanderons pourquoi il est nécessaire qu'elle existe.
 
Selon le dictionnaire de la langue française d'Emile LITTRE, une génération sépare les enfants des parents et désigne une classe d'âge, une période d'environ trente ans ou plus largement encore toutes les personnes vivant à la même époque. Le dictionnaire suisse de politique sociale aborde différemment la notion de génération en notant que les critères socio-culturels ont tendance à être ignorés aujourd'hui au profit de la classe d'âge. Karl MANHEIM dans « le problème des générations » explique que la différence qui sépare deux classes d'âge ne suffit pas forcément à définir une génération. Il existe en effet d'autres liens. L'identité est également un facteur susceptible de définir une génération, l'après-guerre a vu naitre la Beat Generation, celle de Michael JACKSON perdure et couvre plusieurs classes d'âges il en de même pour la Génération OBAMA, porteuse d'espoir. Bernadette BADIN LEGROS dans « Génération désenchantée » explique que les générations se construisent à partir d'une manière commune de voir et de penser le monde, elle appelle cela « l'empreinte cognitive ».
 
Pourquoi est-il nécessaire qu'une génération existe ?
 
Tout d'abord pour s'affirmer, dans « Lettre au Père » Franz KAFKA explique que ses goûts, ses amitiés et même ses projets de mariage ont été déterminés par le jugement de son père, il a donc rompu les contacts avec ce dernier pour enfin être en mesure de s'affirmer. Sigmund FREUD dans « Introduction à la psychanalyse » nous dit que pour s'identifier une génération doit forcément entrer en conflit. Il est nécessaire à une génération d'exprimer sa différence par exemple dans  « les mots » qui est une fait une biographie écrite par SARTRE on prend conscience que le jeune Jean-Paul a profité de ce qui pour lui était une souffrance quand il était enfant c'est à dire de sa différence. Cette expérience au demeurant négative lui a permis d'être ce qu'il deviendra pas la suite. Etre différent comme Julien Sorel le héros de l'oeuvre de STENDAHL « Le Rouge et le Noir », différent physiquement, mentalement de sa famille qui travaille de ses mains, très vite Julien comprend qu'il doit se démarquer de ces êtres rustres lui qui aspire à la réussite sociale. Alfred de Musset dans »les confessions d'un enfant du siècle » rejoint STENDHAL qui présente Julien Sorel comme un adorateur de Napoléon, il parle du respect immense de sa génération pour Napoléon 1er.
 
Semble-t-il alors important de préserver une culture commune entre les générations ?
 
Préserver une culture commune créé un lien entre les générations. Dans « Ciel » une pièce écrite en 2009 par Majdi MOUAWAD on découvre un père, dont le fils vit au Québec, désireux d'aider son enfant à accomplir un travail sur l'art. Le fils paraît hermétique à la peinture mais le père lui explique que cet enseignement le fera grandir. Mais ce qui ouvrira le dialogue entre le père est le fils est la proposition du père de partager avec son fils le travail à accomplir. Bernard PREEL dans « Générations la drôle de guerre » affirme que la transmission su code culturel ne cesse jamais entre les générations même si former les jeunes à une culture commune avec les plus anciens se révèle un travail difficile. Car ce désir des plus anciens d'informer, d'enseigner est en quelque sorte un devoir de mémoire nécessaire et bien que les jeunes aient le droit de fonder leur propre culture, il est nécessaire selon Etienne GRUILLOT dans « Petite chronique de la vie comme elle va » d'éviter l'inculture qui se prive de la compagnie de ceux qui enchantent le monde des vivants. L'héritage culturel est aussi important que l'héritage social, il ajoute même que sans culture l'individu ne serait que biologique, qu'abstraction. PLANTU sous une forme humoristique accuse les jeunes d'inculture en les montrant incapables de situer dans le temps la date du 11 novembre alors que figure derrière eux la statue d'un poilu. Ne pas préserver une culture commune restreint forcément le dialogue ce qui est préjudiciable, car ainsi que l'explique Bernard PREEL, le cycle de la vie ne s'arrête pas de tourner et la transmission du code culturel ne doit jamais cesser.
 
Chaque génération aime à se montrer différente, plus inventive, plus en mesure de changer les choses et elle existe en s'affirmant en se créant une identité propre. Elle refuse d'écouter les anciens et commet des erreurs mais ces expériences sont nécessaires à son accomplissement. Il semble toutefois nécessaire qu'elle préserve une culture commune avec les générations précédentes pour en recueillir un enseignement destiné à conserver un héritage, une trace cognitive. Un monde qui serait dépourvu de cette transmission serait celui décrit par Dino BUZZATI dans « Chasseurs de vieux », un univers dépourvu de gens plus âgés parce qu'ils véhiculent une réalité historique et un respect dont les jeunes veulent se débarrasser et qu'ils contestent activement. Heureusement la pièce de Sylvie CASSEZ «  TANGO PANACHE » réconcilie les générations en offrant à trois jeunes et à trois seniors la possibilité d'apprendre à se connaître, à échanger et à apprécier leurs différences. 

jeudi 17 février 2011

Humour

BTS CI, février 2011

-  Jonathan Swift - Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge de leurs parents, 1759
- Arnaud Mercier, « L’avenir du rire », Revue Langages et communication, 1992,
- Gilles LipovetskyL’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain, 1983
- Serre, Humour noir et hommes en blanc, Editions Jacques Glénat, 1975.

DISCUSSION (20 points)
Peut-on réduire l’humour à un « code de dressage égalitaire qu’il faut concevoir ici comme un instrument de socialisation parallèle aux mécanismes disciplinaires. », comme le prétend Lipotvetsy ?


DOCUMENT UN :
Un américain très avisé que j'ai connu à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu'il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.
Je porte donc humblement à l'attention du public cette proposition : sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles - ce qui est plus que nous n'en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs - la raison en étant que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, formalité peu prisée de nos sauvages, et qu'en conséquence, un seul mâle suffira à servir quatre femelles. On mettrait en vente les cent mille autres à l'âge d'un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus, et gras à souhait pour une bonne table. Si l'on reçoit, on pourra faire deux plats d'un enfant, et si l'on dîne en famille, on pourra se contenter d'un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d'un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver.
J'ai calculé qu'un nouveau-né pèse en moyenne douze livres, et qu'il peut, en une année solaire, s'il est convenablement nourri, atteindre vingt-huit livres.
Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants.
On trouvera de la chair de nourrisson toute l'année, mais elle sera plus abondante en mars, ainsi qu'un peu avant et après, car un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d'enfants dans les pays catholiques qu'en toute saison ; c'est donc à compter d'un an après le Carême que les marchés seront le mieux fournis, étant donné que la proportion de nourrissons papistes dans le royaume est au moins de trois pour un ; par conséquent, mon projet aura l'avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous.
Ainsi que je l'ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d'un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j'inclus les métayers, les journalistes et les quatre cinquièmes des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point qui, je le répète, fournira quatre plats d'une viande excellente et nourrissante, que l'on traite un ami ou que l'on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu'à ce qu'elles produisent un autre enfant.
Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l'avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d'admirables gants pour dames et des bottes d'été pour messieurs raffinés.
Jonathan Swift (1759) Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents et à leur pays pour les rendre utiles au public.


DOCUMENT DEUX:

Historiquement, le rire a toujours créé des espaces de liberté, percé une faille dans le couvercle du consensus étouffant. Au Moyen Age, la culture populaire s’exprimait au travers de fêtes collectives qui arrivaient à couvrir un total de trois mois par an. Le comique épousait les formes les plus variées de grossièretés, de rabaissements, de travestissements parodiques, d’inversions et de  railleries du pouvoir comme du sacré : le carnaval sacrait roi un bouffon, la « la fête des fous  élisait un abbé, un archevêque et un pape de mascarade, qui entonnaient des refrains obscènes et utilisaient des excréments en guise d’encens.
L’âge classique expurgea les fêtes de ces outrances bouffonnes et de ces éléments obscènes ou scatologiques, tendant à se réduire le rire à l’esprit de contestation, à l’ironie pure. La comédie de Molière, la fable de La Fontaine, la satire de Boileau, portent en eux les germes d’une réflexion et d’une distance : le comique a cessé d’être symbolique ; il est devenu critique, destiné soit à corriger les vices des hommes, soit à contester leur société. Puis sont venues des formes plus modernes et plus individuelles, comme la caricature, le vaudeville, le sketch.
Dans la France démocratique et rigolarde  qui bourre Bercy quand Bigard braille, qu’en est-il de ce rire qui se révélait jadis un formidable rempart contre la tyrannie et une véritable échappatoire face au tragique ? Dans notre société du relativisme, le rire parait n’avoir  plus prise sur rien. Ou bien il meurt, ou bien il trouve refuge dans l'autodérision, puisque le moi reste l'un des derniers bastions à faire tomber.
    C'est là toute l'ambiguïté du rire : L'humour permet d'attaquer publiquement des cibles haut placées, mais, en rendant l'expression de l'agression socialement acceptable, il la prive d'une partie de sa force. « Certains pensent que les histoires drôles politiques étaient inventées par le KGB lui-même, afin de laisser s'exprimer les frustrations et d'éviter des attaques plus sérieuses contre le pouvoir.» écrivit l'historienne Amandine Regamey dans son livre sur la Russie soviétique.
Ce vieux soupçon existait déjà sous les rois de France, avec leurs fameux fous qui, de Philippe V (1316) à Louis XIV (1643), ritualisaient la contestation.  La liberté de ton laissée au bouffon n’était-elle pas l'ultime ruse du pouvoir pour garantir sa pérennité ?  Cette logique de récupération a traversé les siècles, de Juvénal aux satires télévisées. Au début du Bébête show, certains hommes politiques caricaturés ont commencé par protester. Puis, rapidement, ils l'ont vécu comme un signe de reconnaissance, presque une consécration. Ceux qui n'avaient pas de marionnette ont alors commencé à se plaindre, en envoyant des lettres à la production

Arnaud Mercier, « de l’avenir du rire », Langage et Communication 1992



DOCUMENT TROIS :

Il y a eu adoucissement du comique, comme il y a eu adoucissement des châtiments, comme il y a eu diminution de la violence de sang. Aujourd’hui même où la tonalité du comique se déplace, l’humour « digne » ne cesse d’être valorisé : les films de guerre américains, par exemple, sont passées maîtres dans l’art de mettre en scène des héros obscurs dont l’humour froid est proportionnel aux dangers encourus : après le code chevaleresque de l’honneur, le code humoristique  comme ethos démocratique. Impossible de comprendre l’extension de ce type de comportement sans le relier à l’idéologie démocratique, au principe de l’autonomie individuelle moderne ayant permis la valorisation des propos excentriques volontaires, des attitudes non conformistes, détachées, mais sans ostentation ni défi, conformément à une société d’égaux : une pincée d’humour suffirait à rendre tous les hommes frères. L’humour remplit cette double fonction démocratique : il permet à l’individu de se dégager, fût-ce ponctuellement, de l’étreinte du destin, des évidences, des conventions, d’affirmer avec légèreté sa liberté d’esprit. Simultanément, il empêche l’ego de se prendre au sérieux, de se forger une image supérieure ou hautaine, de se manifester sans domination de soi impulsivement ou brutalement. L’humour pacifie les relations entre les êtres, désamorce les sources de frictions tout en maintenant l’exigence de l’originalité individuelle.  A cela tient le prestige social de l’humour, code de dressage égalitaire qu’il faut concevoir ici comme un instrument de socialisation parallèle aux mécanismes disciplinaires.
Gilles Lipovetsky – L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain, 1983

Doc 4 : SerreHumour noir et hommes en blanc, Editions Jacques Glénat, 1975