samedi 31 mars 2012

La circulation de l'information


SYNTHÈSE : Vous ferez une synthèse objective et ordonnée de ces documents ayant pour thème la mise en commun de l’information.  (40 points)

ECRITURE PERSONNELLE :  Discutez à votre convenance l’affirmation de Bernard Poulet :  « Chaque individu devenu internaute peut exprimer son droit à la parole. »
 (20 points)

DOC UN :
PRESSE (Droit polit.). On demande si la liberté de la presse est avantageuse ou préjudiciable à un état. La réponse n'est pas difficile. Il est de la plus grande importance de conserver cet usage dans tous les états fondés sur la liberté : je dis plus, les inconvénients de cette liberté sont si peu considérables vis-à-vis de ses avantages, que ce devrait être le droit commun de l'univers, et qu'il est à propos de l'autoriser dans tous les gouvernements.
Nous ne devons point appréhender de la liberté de la presse, les fâcheuses conséquences qui suivaient les discours des harangues d'Athènes et des tribuns de Rome. Un homme dans son cabinet lit un livre ou une satire tout seul et très froidement. Il n'est pas à craindre qu'il contracte les passions et l'enthousiasme d'autrui, ni qu'il soit entraîné hors de lui par la véhémence d'une déclamation. Quand même il y prendrait une disposition à la révolte, il n'a jamais sous la main d'occasion de faire éclater ses sentiments. La liberté de la presse ne peut donc, quelque abus qu'on en fasse, exciter des tumultes populaires. Quant aux murmures, et aux secrets mécontentements qu'elle peut faire naître, n'est-il pas avantageux que, n'éclatant qu'en paroles, elle avertisse à temps les magistrats d'y remédier ? Il faut convenir que partout le public a une très grande disposition à croire ce qui lui est rapporté au désavantage de ceux qui le gouvernent ; mais cette disposition est la même dans les pays de liberté et dans ceux de servitude. Un avis à l'oreille peut courir aussi vite, et produire d'aussi grands effets qu'une brochure. Cet avis même peut être également pernicieux dans les pays où les gens ne sont pas accoutumés à penser tout haut, et à discerner le vrai du faux, et cependant on ne doit pas s'embarrasser de pareils discours.
Enfin, rien ne peut tant multiplier les séditions et les libelles dans un pays où le gouvernement subsiste dans un état d'indépendance, que de défendre cette impression non autorisée, ou de donner à quelqu'un des pouvoirs illimités de punir tout ce qui lui déplaît ; de telles concessions de pouvoir dans un pays libre, deviendraient un attentat contre la liberté ; de sorte qu'on peut assurer que cette liberté serait perdue dans la Grande-Bretagne, par exemple, au moment que les tentatives de la gêne de la presse réussiraient ; aussi n'a-t-on garde d'établir cette espèce d'inquisition.

Louis de Jaucourt - L'Encyclopédie (1751-1772), « article presse » 

DOC DEUX

L'information est une maladie moderne, qui provient évidemment de la rapidité des moyens de transmission. On sait que les agences de presse du monde se battent pour transmettre une nouvelle trente ou quarante secondes avant leurs concurrentes. On juge d'un bon ou d'un mauvais correspondant sur des différences d'une minute. Dans le fait (c'est-à-dire si l'on considère l'organisation du monde actuel, sa presse, les prétendus besoins d'information du public), un tel esprit de compétition se conçoit. En valeur absolue, cela paraît d'une absurdité complète : c'est le jeu de cache-tampon, il faut trouver le premier.
Rien de moins naturel que la curiosité, que l'on a inoculée aux hommes, de savoir le plus vite possible ce qu'il advient sur les divers points du globe; les informations, si détaillées qu'elles soient, et si honnêtes, deviennent abstraites dès qu'elles regardent un pays quelque peu éloigné. Une révolution au Paraguay, pour le lecteur de Paris ou de Toulouse, n'a pas plus de réalité que l'intrigue de Bajazet. Racine prétend à juste titre que « l'éloignement des pays répare la trop grande proximité des temps », et que « le peuple ne met guère de différence entre ce qui est à mille ans de lui et ce qui en est à mille lieues ». L'information, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, comporte quelque chose d'abstrait et d'inactuel qui est exactement le contraire de ce qu'elle veut signifier. Les événements tragiques ou heureux du monde, les crimes, les larmes, les massacres, les sauvetages, les mariages princiers, les pêches miraculeuses, les prouesses de la médecine, les dévouements surhumains, les héroïsmes désespérés, les cris ou les sourires des peuples, en passant par les télétypes des agences, semblent se vider de leur substance. De ces bonheurs, de ces souffrances, de ces vacarmes, de cette chair, il ne parvient qu'un récit sec et sans couleur, qui ne parle à aucune imagination, et apprend moins que le plus médiocre roman. Les journalistes mettent leur honneur à être vrais. Mais la vérité laisse son âme au bureau du télégraphe.
 La célèbre phrase : « Le public a le droit de savoir », n'est, bien entendu, qu'un slogan publicitaire forgé pour légitimer le journalisme. Quant aux boniments selon lesquels il faut «penser le monde » et ainsi de suite, ils ne signifient rien. Pendant dix mille ans, le public s'est moqué parfaitement de penser le monde. Le seul résultat tangible, c'est que jamais autant qu'à notre époque surpeuplée et surinformée, où le moindre fait divers en Mandchourie, le moindre calembour du dernier Canaque de Nouvelle-Calédonie est porté dans les deux heures à la connaissance du public international, on n'a assisté à la consécration de tant de bêtises.
 On voit le but de l'information : servir la politique des gouvernements, c'est-à-dire modeler l'opinion publique, dans l'infaillibilité de laquelle on feint de croire, tout en sachant qu'elle n'est ni raisonnable, ni morale, ni juste.

Jean Dutourd, Le Fond et la Forme (1958).


DOC TROIS

Pisani et Piotet affirment ainsi : « Notre hypothèse est que, depuis 2004, le Web a donné lieu à l’émergence d’une nouvelle dynamique relationnelle, dans laquelle les vieilles appartenances se dissolvent, les hiérarchies disparaissent pour un fonctionnement en réseau où le plus important est désormais le nombre de connexions, de liens qu’on établit. »
A propos des medias, ils ajoutent qu’aux « journaux traditionnels, mécaniques institutionnelles bien rodées dans lesquelles les réactions des lecteurs très souvent cantonnées à une petite rubrique courrier des lecteurs », s’opposent désormais « des millions de blogueurs passionnés, sans modèles de revenus, qui scrutent, analysent et partagent  en temps réel sans se soucier d’aucun contrôle organisationnel ni d’aucune mécanique ». Parlant d’un vrai « mouvement participatif », ils citent Albert-Laszlo Barabasi, une figure de proue de la toute jeune science des réseaux, auteur du livre Linked (« Reliés »), selon qui « nous avons une société parce que les gens choisissent d’interagir ». La technologie, ajoutent-ils, « ne suffit pas à expliquer le succès du Web d’aujourd’hui. Il correspond à une dynamique sociale préexistante à laquelle il permet de mieux s’exprimer. Il nous aide à mieux résoudre les problèmes qui la caractérisent. ».
Il est clair que, pour ces auteurs, cette « nouvelle dynamique relationnelle » préfigure une forme de démocratie supérieure, le rêve ultime d’un « capitalisme communiste » où non seulement chacun disposera des choses selon ses besoins, mais chaque citoyen  pourra faire entendre sa voix aussi fort que tous les autres.  Chaque individu devenu internaute peut exprimer son droit à la parole. Les maîtres anciens, experts, journalistes, professionnels, savants, auteurs et surtout politiques, sont ramenés à la condition ordinaire de leurs semblables, dans un monde où tous les internautes sont égaux. Pisani et Piotet parlent de l’émergence d’un « individualisme réticulaire », en réseau. Ni Dieu, ni maître, ni expert. La culture n’est plus un acquis, le produit d’une histoire, mais une perpétuelle reformulation par des sujets aptes à se réinventer et à tout réinventer.
Bernard Poulet, La fin des journaux, Gallimard, 2009

DOC 4



Norman Rockwell, "the gossips", Saturday evening post cover,  March 6 1948 

mardi 6 mars 2012

Levi Strauss - On risquait jadis sa vie...

Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat. 
On risquait jadis sa vie dans les Indes ou aux Amériques pour rapporter des biens qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires : bois de braise (d’où Brésil) : teinture rouge, ou poivre dont, au temps d’Henry IV, on avait à ce point la folie que la Cour en mettait dans des bonbonnières des grains à croquer. Ces secousses visuelles ou olfactives, cette joyeuse chaleur pour les yeux, cette brûlure exquise pour la langue ajoutaient un nouveau registre au clavier sensoriel d’une civilisation qui ne s’était pas doutée de sa fadeur. Dirons-nous alors que, par un double renversement, nos modernes Marco-Polo rapportent de ces mêmes terres, cette fois sous forme de photographies, de livres et de récits, les épices morales dont notre société éprouve un besoin plus aigu en se sentant sombrer dans l’ennui?

Tristes tropiques, Plon, 1955


mercredi 8 février 2012

Synthèse sur les cafés

Vous ferez une synthèse objective à partir des documents joints qui traitent des cafés en différents lieux et temps. 
Document 1: Jean Chardin  Voyage en Perse, 1686
Document 2: Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781..
Document 3: Joris-Karl Huysmans, Les Habitués de café, 1889, réédité chez Séquences, 1992, p. 23-27.
Document 4: Maurice Achard, Les Nouvelles Littéraires, n°2599, semaine du 25 août au 1er septembre 1977.

                                                                                                                            

Document 1 :

Comme je n'ai point encore parlé des maisons où l'on va boire le café en Perse, je dirai comment elles sont faites. Ces maisons, qui sont de grands salons spacieux et élevés, de différentes figures, sont d'ordinaire les plus beaux endroits des villes, parce que ce sont les rendez-vous et les lieux de divertissement des habitants. Il y en a plusieurs où l'on voit des bassins d'eau au milieu, surtout dans les grandes villes. Ces salons ont à l'entour des estrades ou corridors d'environ trois pieds de haut, et trois à quatre pieds de profondeur, plus ou moins selon la grandeur du lieu, faits de maçonnerie ou de charpente, pour s'asseoir dessus à la manière orientale. On les ouvre dès le point du jour, et c'est alors et vers le soir qu'il y a le plus de compagnie. On y boit le café, fort proprement servi, fort vite, et avec grand respect. On y fait conversation, car c'est là où l'on débite les nouvelles, et où les politiques critiquent le gouvernement en toute liberté, et sans être inquiétés, le gouvernement ne se mettant pas en peine de ce que le monde dit. On y joue à ces jeux innocents dont j'ai parlé, qui ressemblent au damier, à la marelle et aux échecs; et outre cela, il y a des récits en vers ou en prose, que des mollahs 2, ou des derviches 3, ou des poètes font tour à tour. Les discours des mollahs ou des derviches sont des leçons de morale, et comme nos sermons; mais ce n'est point un scandale de n'y être point attentif. On n'oblige personne à quitter son jeu ou sa conversation pour cela. Un mollah se met debout et commence à prêcher à haute voix, ou bien un derviche entre tout d'un coup et apostrophe la compagnie sur la vanité du monde, de ses biens et de ses honneurs. Il y arrive souvent que deux ou trois personnes parlent en même temps, l'une à un bout, l'autre à l'autre, et quelquefois l'un sera un prédicateur, et l'autre un faiseur de contes; enfin, il y a là-dessus la plus grande liberté du monde. L'homme sérieux n'oserait rien dire au plaisant, chacun fait sa harangue et écoute qui veut. Les discours finissent d'ordinaire en disant: c'est assez prêché, allez, au nom de Dieu, faire vos affaires. Puis ceux qui ont fait de tels discours demandent quelque chose aux assistants; ce qu'ils font fort modestement et sans importunité, car s'ils en usaient autrement, le maître du cahué ne les laisserait plus entrer; ainsi donne qui veut... »
Jean Chardin  Voyage en Perse, 1686

1.     Jean Chardin: voyageur français (1643-1713) qui a relaté un voyage en Perse.
2.     Mollah: dans les pays musulmans, titre donné à ceux qui exercent des fonctions juridiques ou religieuses.
3.     Derviche: religieux musulman.


Document 2 :

Le texte ci-dessous dresse un tableau du café parisien à la fin du XVIIIè siècle

On compte six à sept cents cafés; c'est le refuge ordinaire des oisifs et l'asile des indigents. Ils s'y chauffent l'hiver pour épargner le bois chez eux. Dans quelques-uns de ces cafés, on tient bureau académique'; on y juge les auteurs, les pièces de théâtre; on y assigne leur rang et leur valeur; et les poètes y vont débuter, y font ordinairement plus de bruit, ainsi que ceux qui, chassés de la carrière par les sifflets, deviennent ordinairement satiriques; car le plus impitoyable des critiques est toujours un auteur méprisé.
Tel homme arrive au café vers les dix heures du matin, pour n'en sortir qu'à onze heures du soir; il dîne avec une tasse de café au lait, et soupe avec une bavaroise2: le sot riche en rit, au lieu de lui offrir sa table.
Il n'est plus décent de séjourner au café, parce que cela annonce une disette de connaissance, et un vide absolu dans la fréquentation de la bonne société.
Nos ancêtres allaient au cabaret, et l'on prétend qu'ils y maintenaient leur belle humeur: nous n'osons plus guère aller au café; et l'eau noire qu'on y boit est plus malfaisante que le vin généreux dont nos pères s'enivraient: la tristesse et la causticité3 règnent dans ces salons de glaces, et le ton chagrin s'y manifeste de toute part: est-ce la nouvelle boisson qui a opéré cette différence ?
On courtise les cafetières: toujours environnées d'hommes, il leur faut un plus haut degré de vertu pour résister aux tentations fréquentes qui les sollicitent. Elles sont toutes fort coquettes; mais la coquetterie semble un attribut indispensable à leur métier.
Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781.

1.     Académique: au sens d'«académie», c'est-à-dire, assemblée de savants, d'auteurs et d'artistes qui se réunissaient pour traiter de questions propres à leurs domaines.
2.     Bavaroise: au XVIII- siècle, infusion de thé mêlée à du sirop.
3.     Causticité: esprit mordant.

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Document 3


Les uns fréquentent régulièrement tel café, afin d'entretenir une clientèle qui s'y désaltère, d'amorcer des commandes ou d'apprêter avec d'autres habitués quelques-uns de ces spécieux larcins que la langue commerciale qualifie de « bonnes affaires ».
Les autres y vont pour satisfaire leur passion du jeu, poussent sur le pré tondu d'un billard de bruyantes billes, remuent d'aigres dominos, de fracassants jackets, ou graissent, en se disputant, de silencieuses cartes.
D'autres fuient dans ces réunions les maussaderies d'un ménage où le dîner n'est jamais prêt, où la femme bougonne au-dessus d'un enfant qui crie.
D'autres viennent simplement pour s'ingurgiter les contenus variés de nombreux verres.
D'autres encore recherchent des personnes résignées sur lesquelles ils puissent déverser les bavardages politiques dont ils sont pleins.
D'autres enfin, célibataires, ne veulent point dépenser chez eux de l'huile, du charbon, un journal, et ils réalisent d'incertaines économies, en s'éternisant devant une consommation, à la saveur épuisée par des carafes d'eau.
Qui ne les connaît, ces habitués ? Dans des livrées de café diverses, ce sont, plus ou moins riches, mais d'une intelligence de cerveau semblable, les mêmes magasiniers échappés pour une heure ou deux de leurs boutiques, les mêmes négociants assermentés des estaminets voisins des boulevards, les mêmes courtiers ramassant d'analogues affaires derrière la Bourse, les mêmes journalistes en quête d'articles, les mêmes bohèmes à l'affût de crédit, les mêmes employés gorgés de plaintes; tous se cherchent dans la fumée en clignant les yeux, et le garçon qu'ils hèlent par son prénom s'enfuit. Une fois installés, ils fument, crachent entre leurs jambes, échangent des aperçus sans nouveauté entre deux parties de cartes. Une certaine cordialité défiante se décèle entre gens d'un métier pareil; une sorte de politesse commerciale réglemente ce débraillé d'hommes, à l'aise, loin des femmes. Les coulissiers s'exceptent pourtant; pendant la Bourse, ils entrent dans leurs cafés, ne disent ni bonjour, ni bonsoir, ne se saluent même pas, causent à la cantonade1, boivent une gorgée de boue verte2 et, sans même toucher de la main à leur chapeau, se bousculent et sortent sans fermer les portes.     
L’attrait que le café exerce sur ce genre d'habitués s'explique, car il est composé de desseins en jeu, de besoin de lucre3, de repos aviné, de joies bêtes. Mais en sus de ces habitués dont la psychologie est enfantine et dont la culture d'esprit est nulle, il en est d'autres sur lesquels l'influence despotique du café agit: des habitués riches ou de vie large, célibataires invaincus sans ménage à fuir, gens sobres exécrant le jeu, ne parlant point, lisant les journaux à peine. Ceux-là sont les amateurs désintéressés, les habitués qui aiment le café, en dehors de toute préoccupation, en dehors de tout profit, pour lui-même.
Cette clientèle se recrute parmi de vieilles gens, surtout parmi des savants et des artistes, voire même parmi des prêtres. Forcément les excentriques et les maniaques abondent dans cette petite caste d'individus réunis et s'isolant dans une passion unique. À les observer, ces habitués se regardent en dessous, sans désir de se connaître, mais ils ont la provisoire bienveillance des complices.
Joris-Karl Huysmans, Les Habitués de café, 1889, réédité chez Séquences, 1992, p. 23-27.

1. Cantonade: en ne s'adressant à personne en particulier.
2. Boue verte: désigne ici la liqueur d'absinthe.
3. Lucre: goût du gain, du profit.

Document 4


La pause-café s’appelle maintenant un express et les bistrots des villes brassent du monde pressé. Bien serré, aux heures délavées du matin. Brasseries qui se ressemblent toutes, avec leur zinc qui reflète d’abord les levers de néons sur des horizons fermés, puis des couchers de solitudes sur des nuits noires, sans horizon du tout. Elles se ressemblent, avec leurs baies vitrées, flanquées de deux portes au moins, sortes de vitrines exposant tables, chaises, « flipper » et « juke-box » ; les clients ont l’anonymat de figurants. Ces tables tirent souvent sur le jaune et sont lisses comme du formica, rondes ou rectangulaires. Carrées aussi. Les chaises sont amorties d’un coussin rouge en plastique intégré. Les banquettes, au fond, créent toujours quelques politesses qui n’en finissent pas de déranger les tables pour laisser passer quelqu’un qui, en se faufilant, renversera bien quelque chose. Ces banquettes rappellent celles des compartiments 2e classe de la SNCF, et l’on voyage dans son verre.
On parle beaucoup, dans ces lieux. Concert de mots qui seraient le paroles abstraites d’une petite musique moderne de la ville. Brouhaha aussi vague que ces mots. « Deux express, un demi. » « Merci. » « Monsieur ? » « Salut les enfants ! », ces expressions tirent leur épingle du jeu parce qu’elles sont dites à haute voix par le garçon ou le patron, ou par un habitué s’adressant aux deux autres. Le reste est une succession de phrases qui n’ont rien à voir ensemble, que l’on reçoit puis perd au fur et à mesure de sa progression le long du zinc ou de sa traversée de la terrasse intérieure, en quête d’une place ou d’un visage. C’est comme si le son de la petite musique était constamment monté puis baissé. Cela peut donner : « Tu as regardé hier soir … » « Tu sais, celle qui travaille avec… » « J’ai vu des chaussures rue… » « Tu cherches toujours un …»  « T’es où maintenant… » « Oui » « Non, non » « Si » etc. Puis lorsqu’on a trouvé une place debout au bar ou une table libre, on comprend plus distinctement les échanges qui, bien « entendus » sont différents selon les heures et les lieux.
Au petit matin, souvent, quelques lignes de la une du Parisien libéré forment un début de dialogue. Un homme souffle, à voix demi-élevée et à son compagnon, ce qu’il vient de lire…

Maurice Achard, Les Nouvelles Littéraires, n°2599, semaine du 25 août au 1er septembre 1977.

samedi 17 décembre 2011

Gourmandise et gastronomie (synthèse)

En vous aidant si besoin des six leçons de méthodologie dans la colonne de droite (méthodologie de la synthèse), vous ferez de ces quatre documents une synthèse objective, concise et ordonnée.

DOCUMENT UN : Florent Quellier, Gourmandise, histoire d’un péché capital, Armand Colin, 2010
DOCUMENT DEUX : Jean de La Bruyère, Caractères, « De l’Homme », 1688
DOCUMENT TROIS : Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Charpentier, 1842.
DOCUMENT QUATRE : René Goscinny et Albert Uderzo, Astérix chez les Helvètes, le banquet final (1970)


DOC. 1
« Glouton », « gourmet », « gourmand », trois acceptions discordantes pour un même mot. En Occident, gourmandise renvoie à trois sens correspondant grosso modo à trois temps historiques. Le sens le plus ancien désigne les gros mangeurs et les gros buveurs  ainsi que tous les excès de gueule du Gargantua (1535) de François Rabelais. Fortement négatif, le mot « gourmandise » qualifie un horrible vice. L’espagnol gula et goloso, golosoría, l’italien gola, le portugais gula et guloseima, gulodice dérivent du latin gula [gosier] désignant « la gourmandise », l’un des sept péchés capitaux codifiés par le Moyen Âge chrétien, et lié à l’exclusion d’Adam et Eve  hors du jardin d’Eden.
Progressivement, « gourmandise » s’enrichit d’un sens positif qui a triomphé en France aux XVIIe-XVIIIe siècles et a imposé le français « gourmet » dans les langues européennes. Devenue honnête, friande et gourmette, la  bonne gourmandise désigne les amateurs de bonne chère, de bons  vins et de bonne compagnie. Mais le glouton sévit encore. Toujours réprouvé par l’Église et les moralistes, il encourt désormais la sanction sociale par assimilation au sale goinfre sans éducation, ce gueux hideux et affamé. Au pluriel,  enfin, «gourmandise »  devient synonyme de « friandises » et renvoie à la galanterie, au mignotage et au grignotage hors repas. Liées un temps au salé, les gourmandises s’arriment fortement au règne du sucré aux XVIIIème et XIXème  siècles, à un monde sexué réservant les friandises aux femmes et aux enfants, le goût de la bonne chère et des bons vins aux hommes. Par une féminisation et une infantilisation accrues, cette dernière acception conduit à une nette dévalorisation du mot « gourmandise », le terrible péché capital devenant un défaut  naturel d’individus perçus comme immatures.
Créé à partir de gastro [estomac] et de nomos [règle], par l’avocat Joseph Berchoux (1775-1838),  dans un poème publié en 1801, le mot « gastronomie » désignera  l’art de bien manger et « gastronome », l’amateur de bonne chère.
Par le suffixe nomos sont évoqués, à la fois, la notion de maîtrise,  autrement dit une passion raisonnable, et le respect des bonnes  manières. On ne badine pas avec la gastronomie.  La  récente affirmation de sa dimension patrimoniale et identitaire,  tout comme la tentative de création d’un hybride tenant à la fois  du gourmand bon vivant, du gourmet amateur de terroirs et du  gastronome élitiste, sont les voies actuellement fréquentées afin d’assurer de nouveau à la gourmandise une légitimité sociale.
Florent Quellier, Gourmandise, histoire d’un péché capital, Armand Colin, 2010
                                                          

DOC 2

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre(1) de chaque service : il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes (2), les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d’ôter l’appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut (3)  et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier (4) ; il écure (5) ses dents, et il continue à manger. Il se fait quelque part où il se trouve, une manière d’établissement (6), et ne souffre pas d’être plus pressé (7) au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient (8) dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d’autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes (9), équipages (10). Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion11 et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre humain.
Jean de La Bruyère, Caractères, « De l’Homme », 1688

1 Son propre : sa propriété.
2 Viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.
3 Manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.
4 Râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.
5 Écurer : se curer.
6 Une manière d’établissement : il fait comme s’il était chez lui.
7 Pressé : serré dans la foule.
8 Prévenir : devancer.
9 Hardes : bagages.
10 Équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).
11 Réplétion : surcharge d’aliments dans l’appareil digestif.


DOC 3

Le sujet matériel de la gastronomie est tout ce qui peut être mangé ; son but direct, la conservation des individus, et ses moyens d'exécution, la culture qui produit, le commerce qui échange, l'industrie qui prépare, et l'expérience qui invente les moyens de tout disposer pour le meilleur usage.
La gastronomie considère le goût dans ses jouissances comme dans ses douleurs ; elle a découvert les excitations graduelles dont il est susceptible ; elle en a régularisé l'action, et a posé les limites que l'homme qui se respecte ne doit jamais outrepasser.
La gastronomie considère aussi l'action des aliments sur le moral de l'homme, sur son imagination, son esprit, son jugement, son courage et ses perceptions, soit qu'il veille, soit qu'il dorme, soit qu'il agisse, soit qu'il repose. Les connaissances gastronomiques sont donc nécessaires à tous les hommes, puisqu'elles tendent à augmenter la somme du plaisir qui leur est destinée.
La gastronomie occupe donc tous les états de la société ; car si c'est elle qui dirige les banquets des rois rassemblés, c'est encore elle qui a calculé le nombre de minutes d'ébullition qui est nécessaire pour qu'un œuf soit cuit à point. L’utilité des connaissances gastronomiques augmente en proportion de ce qu'elle est appliquée à des classes plus aisées de la société ; enfin elles sont indispensables à ceux qui, jouissant d'un grand revenu, reçoivent beaucoup de monde, soit qu'en cela,  ils fassent acte d'une représentation sociale nécessaire, soit qu'ils suivent leur inclination, soit enfin qu'ils obéissent à la mode.

On sait que chez les hommes encore voisins de l'état de nature, aucune affaire de quelque importance ne se traite, qu'à table ; c'est au milieu des festins que les sauvages décident la guerre ou font la paix ; et sans aller si loin, nous voyons que les villageois font toutes leurs affaires au cabaret.
Cette observation n'a pas échappé à ceux qui ont souvent à traiter les plus grands intérêts ; ils ont vu que l'homme repu n'était pas le même que l'homme à jeun ; que la table établissait une espèce de lien entre celui qui traite et celui qui est traité ; qu'elle rendait les convives plus aptes à recevoir certaines impressions, à se soumettre à de certaines influences ; de là est née la gastronomie politique. Les repas sont devenus un moyen de gouvernement, et le sort des peuples s’est décidé dans un banquet. Ce n’est ni un paradoxe ni une nouveauté, mais une simple observation de faits. Qu’on ouvre tous les historiens, depuis Hérodote jusqu’à nos jours, et on verra qu’il ne s’est jamais passé un grand évènement qui n’ait été conçu, préparé et ordonné dans les festins.


Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Charpentier, 1842.



DOC 4 :


Astérix chez les Helvètes, le banquet final (1970)

jeudi 8 décembre 2011

La légende du forgeron

Jean Aicard (1848 - 1921)
portrait au fusain par Félix Régamey (vers. 1878).
La légende du forgeron [1]
Un forgeron forgeait une poutre en fer,
Et les dieux, les esprits invisibles de l’air,
Les témoins inconnus des actions humaines,
— Tandis qu’autour de lui bruissait par centaines,
Les étincelles d’or faisaient comme un soleil —,
Les dieux voyaient son cœur à la forge pareil,
Palpiter, rayonnant, plein de bonnes pensées,
Etincelles d’amour en tous sens élancés !
Car, tout en martelant le fer de ses bras nus,
Le brave homme songeait aux frères inconnus
A qui son bon travail serait un jour utile ...
Et donc, en martelant la poutre qui rutile,
Il chantait le travail qui rend dure la main,
Mais qui donne un seul cœur à tout le genre humain !

Tout à coup la chanson du forgeron s’arrête :
« Ah ! dit-il tristement en secouant la tête,
Mon travail est perdu, la barre ne vaut rien :
Une paille [2]est dedans, recommençons. » C’est bien !
Car le bon ouvrier est scrupuleux et juste,
Il ne plaint pas l’effort de son torse robuste ;
Il sait ce qu’il doit, c’est un travail bien fait,
Qu’une petite cause a souvent grand effet,
Que le mal sort du mal, le bien du bien, qu’en somme !
Un ouvrage mal fait peut entraîner mort d’homme !
Les étincelles d’or faisaient comme un soleil,
Et de ce cœur vaillant, à la forge pareil,
— Etincelles d’amour en touts sens enlacées —
Jaillissaient le courage et les bonnes pensées.

Et la poutre de fer dont l’ouvrier répond
Sert un beau jour, plus tard, aux charpentes d’un pont ;
Et sur ce pont hardi qui fléchit et qui tremble[3]
Voici qu’un régiment — six cents hommes ensemble —
Passe, musique en tête ; et le beau régiment
Sent sous ses pas le pont fléchir affreusement ...
Le pont fléchit, va rompre ... Et les six cents pensées
Vont aux femmes, aux sœurs, aux belles fiancées,
Et, dans le cœur des gens qui voient cela des bords,
La Patrie a déjà pleuré les six cents morts !
Chante, chante dès l’heure où ta forge s’allume
Frappe, bon ouvrier, gaîment, sur ton enclume !
Le pont ne rompra pas ! le pont n’a pas rompu !
Car le bon ouvrier a fait ce qu’il a pu,
Car la barre de fer est solide et sans paille ...
Chante, bon ouvrier, chante en rêvant, travaille ;
Règle tes chants d’amour sur l’enclume, et bat dans ta chanson !...
... Les étincelles d’or en tout sens élancées,
C’est le feu de ton cœur et tes bonnes pensées.

L’homme n’a jamais su, l’homme ne saura pas
Combien d’hommes il a soutenu le bras
Au-dessus du grand fleuve et de la mort certaine !
Et pas un soldat, et pas un capitaine
Ne saura qu’il lui doit la vie, et le retour
Au village, où l’attend le baiser de l’amour.
Nul ne dira : « Merci, brave homme ! » à l’home juste
Qui fit un travail fort avec son bras robuste ...
Mais peut-être qu’un jour, quand ses fils pleureront
En rejetant le drap de son lit sur son front,
Quand la mort lui dira le secret de l’oreille[4]
Peut-être il entendra tout à coup ... ô merveille ! ...
Il verra les esprits invisibles de l’air
Lui conter le destin de sa poutre en fer ;
Et lorsqu’on croisera ses pauvres mains glacées,
Lui, vivant immortel dans ses bonnes pensées[5]
Laissant sa vie à tous en exemple, en conseil,
Sentira rayonner son cœur comme un soleil !
Jean AICARD. Le livre des Petits. (1886, Delagrave, édit.)



[1] Poème extrait de Lecture et langue française. LIVRE PRATIQUE A L’USAGE DES ELEVES DES CLASSES DE FIN D’ETUDES. (1947). Les notes sont du livre.
[2] Un défaut du métal, qui peut en compromettre la solidité
[3] Vers 1838, au passage d’un régiment, un pont s’effondra près d’Angers, un des ponts-de-Cé, sur la Loire. Il est possible que jean Aicard (né en 1848)  se soit inspiré de ce fait divers qui aurait frappé les esprits, et dont on parla longtemps
[4] Lorsqu’il apprendra le secret de la mort.
[5] Comprendre : Lui que ses bonnes pensées feront immortel, c'est-à-dire qu’il existera à travers les bons souvenirs qu’on aura gardés de lui.


Consignes :
En une trentaine de lignes, étudiez le point de vue posé par ce poème sur le travail. Pour le replacer dans son contexte, faites une recherche sur Jean Aicard, écrivain à présent délaissé. Vous pouvez faire des remarques sur le style si besoin, mais pas d'analyses détaillées, allez à l'essentiel : un tour d'horizon le plus complet possible des arguments et de l'idée générale.


jeudi 1 décembre 2011

L'Usine (Doisneau)

Robert Doisneau, L'Usine

En vous appuyant sur des éléments précis et en les analysant avec les outils apportés par le cours sur l'image, faites un commentaire d'une trentaine de lignes de l'image ci-dessus.


Doisneau  - Hiver 45


Doisneau  - Cyclo-cross à Gentilly


Au bon coin  - Saint-Denis

L'Utile et le Beau

Dans la préface de son roman Mademoiselle de Maupin écrit en 1835, Théophile Gautier pose la question de la compatibilité de l'Utile et du Beau dans la société de son temps. Occasion pour nous d'explorer la manière dont il fait jouer les différents domaines de la pensée : contre le pragmatisme, domaine que les économistes et les libéraux qui soutiennent Louis-Philippe ont érigé en valeur absolue, le jeune romantique dresse les valeurs de l'esthétique (le poète, la beauté des femmes, de Michel Ange, de Mozart), de l'éthique (peut-on sacrifier une vie au culte de l'économie ?), de l'hédonisme (la gastronomie, le confort, l'érotisme), du rationnel (il pousse le raisonnement de ses contradicteurs jusqu'à l'absurde afin de mettre à jour leurs llimites)
 
 
 
Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis poète. – Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. – Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. – Après cela, vous objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que j’honore à l’égal de la profession de monarque constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque place.
Je sais qu’il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l’âme. À ceux-là, je n’ai rien à leur dire. Ils méritent d’être économistes dans ce monde, et aussi dans l’autre.

Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce n’est à ne pas nous abonner au Constitutionnel ni à aucune espèce de journal quelconque.
Ensuite, l’utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le détendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.
Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.
À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ? Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature.  L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.

Théophile Gautier  - Mademoiselle de Maupin, Préface, 1835