mardi 4 septembre 2012

Homère : Iliade


HOMÈRE (VIIIe siècle avant J.-C.), l’Iliade, chant XXIII, traduction de Victor Bérard
(1955), Bibliothèque de la Pléiade. © Éditions Gallimard.
L’Iliade raconte, sur un mode épique, la guerre opposant Grecs et Troyens. À la fin du récit, la mort de Patrocle, ami d’Achille, est l’occasion de jeux funèbres au cours desquels s’affrontent les guerriers. Ces jeux rituels peuvent être vus comme les précurseurs des Jeux Olympiques.

Sur leurs chevaux ensemble ils lèvent le fouet, les frappent de leurs rênes, et, de la voix, avec ardeur ils les stimulent. Rapides, les coursiers s’éloignent des vaisseaux et dévorent la plaine. Sous leur poitrail jaillit et monte la poussière, à la façon d’une nuée ou d’une trombe. Sous le souffle du vent leurs crinières voltigent. Vers le sol nourricier tantôt les chars s’abaissent, et tantôt dans les airs on les voit qui bondissent. Les cochers sont debout, droits sur les plateformes, et le cœur de chacun palpite du désir d’emporter la victoire. Tous avec de grands cris excitent leurs chevaux, qui volent dans la plaine à travers la poussière.
Mais voici le moment où les coursiers rapides reviennent vers la mer à la fin de la course : c’est alors qu’apparaît la valeur de chacun, quand les chevaux soudain allongent la foulée. Les juments d’Eumélos (1), petit-fils de Phérès, filent droit vers le but. Derrière elles aussi filent les deux chevaux que conduit Diomède (2), les étalons de Trôs (2), et c’est bien de tout près, non de loin, qu’ils les suivent : sans cesse on croit qu’ils vont escalader le char, et le dos d’Eumélos et ses larges épaules sont chauffés par leur souffle, car ils volent en le touchant avec leurs têtes.
Alors le Tydéide (3)  aurait passé devant, ou du moins eût rendu la victoire douteuse, si Phoebos (4) contre lui ne s’était irrité : il fait choir de ses mains le fouet éclatant. Des larmes de dépit coulent des yeux du preux5, car il voit les juments accélérer encore, tandis que ses chevaux courent sans aiguillon et perdent du terrain.
Mais Pallas Athéna (6)  s’aperçoit qu’Apollon vient de causer du tort par fraude au Tydéide. À l’instant elle accourt vers le pasteur de troupes, lui remet un fouet et fait croître la fougue au cœur de ses chevaux. Puis vers le fils d’Admète (1), irritée, elle vient et lui brise le joug qui tient son attelage. Aussitôt ses juments, chacune d’un côté de la piste, s’écartent ; le timon glisse à terre ; Eumélos roule à bas du char contre une roue ; il s’écorche le coude et la bouche et le nez ; il se blesse le front au-dessus des sourcils. Les pleurs voilent ses yeux, sa voix forte défaille.
Le Tydéide alors l’évite et le dépasse. Ses robustes chevaux devancent de beaucoup les autres attelages. À ses coursiers Pallas communique l’ardeur et lui donne la gloire.

1. Eumélos est le fils d’Admète.
2. Diomède et Trôs sont des héros combattants de la guerre de Troie.
3. Le mot Tydéide désigne Diomède.
4. Phoebos est Apollon.
5. Vaillant combattant.
6. Déesse de la sagesse.

Pour analyser le document
1. Expliquez en quoi ce récit constitue un véritable compte rendu sportif.
À quoi le narrateur est-il particulièrement sensible ? Que met-il en relief dans les deux premiers paragraphes ?
2. À partir du troisième paragraphe du texte, quelle intervention vient modifier la course ? Que crée cette intervention ? Que symbolise-t-elle ?
3. Que révèle ce récit concernant les enjeux de la compétition et le comportement des participants ? Quelle réaction de certains concurrents peut paraître étonnante ?

lundi 3 septembre 2012

Duret : Sociologie du sport (2008)


PASCAL DURET, Sociologie du sport (2008), chapitre II, coll. « Que sais-je ? ». © PUF.
Dans un extrait de l’essai Sociologie du sport, Pascal Duret s’intéresse aux rapprochements possibles entre le spectacle sportif et notre « expérience du monde ».

Le spectacle sportif offre l’image idéalisée et embellie qu’une société souhaite se donner d’elle même.  Mais il renseigne aussi sur ce dont nous avons besoin pour réussir dans la vie à la manière d’un drame caricatural (Bromberger, 19951). Par-delà les résultats des compétitions, il invite les spectateurs à discuter de la légitimité des places obtenues. Ainsi le spectacle sportif en dit-il long sur les modes de pensée et les mythes de nos contemporains dans une société concurrentielle.
De quels ingrédients se compose la recette du succès quand on l’envisage assis dans les gradins des stades ? Il faut incontestablement du mérite et savoir tirer son épingle du jeu tout en restant, collectif, mais il faut aussi de la chance, et si nécessaire un peu de roublardise.
Le spectacle sportif est d’abord une exaltation du talent. Mythe de la juste concurrence entre égaux  [Ehrenberg, 1991 (1)], il sert de palliatif (2) symbolique aux inégalités de la compétition scolaire puis professionnelle, en mettant en scène une hiérarchie fondée sur le mérite. Quand nous assistons à une compétition sportive, nous allons donc voir comment un ou des hommes ordinaires, sans privilège de naissance, se distinguent des autres. Plus les espaces sociaux résistant aux passe-droits (3) se font rares et plus le spectacle sportif constitue une sorte d’espace pur, protégé d’un quotidien corrompu. On repère aussi un lien tenace entre mérite individuel et mérite collectif. Le travail d’équipe et la division du travail ont été intégrés par spectateurs et supporters comme le disent les devises de nombreux clubs, du « E pluribus unum » (« un à partir de plusieurs ») du Benfica de Lisbonne au « You’Il never walk alone » (« Tu ne seras jamais seul ») de Liverpool.
Il faut du talent pour gagner un match (comme pour réussir sa vie) ; mais le mérite n’est pas tout, comme le souligne encore C. Bromberger, il faut aussi de la chance. En 1976, les Stéphanois avait perdu en finale de Coupe d’Europe contre Munich à cause des poteaux ; en 1998, la France se qualifie en Coupe du monde contre l’Italie grâce aux poteaux. Quand Aimé Jacquet, entraîneur des tricolores champions du monde de football, ressent les vertiges de la popularité, il se remémore : « Lorsque j’ai un petit moment d’égarement je repense au tir au but de l’Italien Di Baggio sur la barre transversale. Et s’il était finalement rentré ? Alors je me calme et je me dis : reste humble. » L’aléa (4) réintroduit une dimension essentielle du spectacle sportif en offrant aussi une vision du monde où le destin, les impondérables, les circonstances tiennent une place importante (en particulier pour expliquer les défaites). Insolente dérision du mérite, les facteurs d’incertitudes qui pèsent sur le match « façonnent un monde discutable et donc humainement pensable » (Bromberger, 1995).
Mais quand le sort ou la malchance s’acharne, il reste toujours le recours à la filouterie et à la tricherie dans une sorte de logique compensatoire pour forcer un peu son destin. L’entorse à la règle se justifie par l’insistance de l’infortune. C. Bromberger qui a longuement enquêté dans les clubs de football italiens raconte que les supporters justifi ent les actions litigieuses5 de leurs champions en établissant des parallèles entre le cours de leurs existences et les matchs auxquels ils assistent. « Le foot c’est comme dans la vie, disait l’un d’eux, moi je n’ai pas eu de chance j’ai été cocu comme tout le monde », mais il s’empressait d’ajouter « alors, j’ai pris des maîtresses » ! La filouterie n’est revendicable que si la malignité des autres en porte la trace. En outre, les supporters se délectent de leur propre mauvaise foi. Quand l’arbitre siffle une faute contre votre équipe, qu’elle soit justifiée ou non, il vous vole ! Mais quand il siffle une faute en faveur de votre équipe, même si elle est injuste, il ne fait que se racheter ! Tout jugement passe par un double standard évaluatif : « Ils sont tricheurs quand nous, nous sommes simplement malins. » Quand l’Argentin Diego Maradona (6) marqua de la main un but contre l’équipe d’Angleterre, favorite du Mondial 1986, il s’en tint pour tout commentaire à réaffirmer : « L’important c’est de marquer. » C’est « la main de dieu », ajoutèrent ses adulateurs pour qui la réprobation envers la tricherie s’effaça bien vite. Ne resta que la complicité admirative envers la ruse de leur héros populaire apte à se débrouiller contre le système de règles en vigueur, comme l’homme du peuple doit savoir se débrouiller contre le système social fait pour les puissants.
Le match de football incarne, comme l’a montré C. Bromberger, une vision du monde à la fois cohérente et contradictoire. Il exalte une compétition juste visant à consacrer par la compétition les meilleurs, mais il souligne aussi le rôle de la chance et si besoin est, de la tricherie pour parvenir au succès
Le spectacle sportif n’offre ni une scène parfaitement « pure » ni totalement « juste », c’est parce qu’il est « imparfait », parfois même « injuste », qu’il ressemble à notre expérience du monde lui aussi imparfait, mais dans lequel il nous faut pourtant bien nous débrouiller
Le succès du match tient dans « l’éventail des qualités dramatiques » qui s’y déploie. Dans le temps restreint de la partie, on passe du rire aux larmes, de la colère à la félicité, de l’inquiétude au soulagement, de l’indignation au désespoir, au point de « parcourir tout l’horizon symbolique de nos sociétés » (Bromberger, 1995).
Prendre parti pour « son » équipe est une condition nécessaire pour vivre cette gamme d’émotions. La partisanerie, consubstantielle de la passion du match, permet d’exister non seulement en spectateur mais tout autant en acteur du drame incertain qui se joue. Tous les ingrédients sont là pour qu’il y ait identification, c’est-à-dire passage du « ils » au « nous ». Pourquoi se mettre en colère ou trembler quand l’arbitre siffle un penalty litigieux, si l’on se moque éperdument du sort de l’équipe à qui l’injustice arrive ? L’impartialité est une asthénie (7)  de l’émotion. Pour rendre compte de la fièvre qui s’empare des spectateurs, en Italie, ils sont appelés « tifosis » (dérivé du mot « typhus » maladie contagieuse caractérisée par une intense agitation nerveuse et corporelle).


1. Noms des auteurs auxquels le sociologue emprunte une idée ou une théorie ou encore une citation.
2. Moyen provisoire, remède qui soulage sans guérir.
3. Faveur accordée contre le droit.
4. Le hasard.
5. Qui donnent lieu à contestation.
6. Très célèbre joueur de football argentin né en 1960.
7. Affaiblissement.

Pour analyser le document
1. À partir des paragraphes 1 à 5 (l. 1-71), récapitulez ce que révèle (et nécessite), pour les hommes et pour la société, le spectacle sportif.
2. Expliquez l’importance du mérite, de la chance et de la « roublardise » tels que les présente l’auteur du document.
3. Quelle est la fonction des deux derniers paragraphes ? Qu’ajoutent-ils à ce qui a déjà été dit ?.

vendredi 29 juin 2012

Sujet 2012

Première partie : synthèse (40 points)

Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
 Document 1 : Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, 1899
 Document 2 : Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle « De la ville » 1688
 Document 3 : Axel Kahn, L'Homme ce roseau pensant, 2007
Document 4 : Dominique Noguez,«L'humour contre le rire De la ville » , Pourquoi rire ? 2011

Deuxième partie : écriture personnelle (20 points)

Selon vous, celui qui fait rire détient-il un réel pouvoir sur les autres ? 
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Document 1

     Le rire est, avant tout, une correction. Fait pour humilier, il doit donner à la personne qui en est l’objet une impression pénible. La société se venge par lui des libertés qu’on a prises avec elle. Il n’atteindrait pas son but s’il portait la marque de la sympathie et de la bonté.
     Dira-t-on que l’intention au moins peut être bonne, que souvent on châtie parce qu’on aime, et que le rire, en réprimant les manifestations extérieures de certains défauts, nous invite ainsi, pour notre plus grand bien, à corriger ces défauts eux-mêmes et à nous améliorer intérieurement ?
     Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. En général et en gros, le rire exerce sans doute une fonction utile. Toutes nos analyses tendaient d’ailleurs à le démontrer. Mais il ne suit pas de là que le rire frappe toujours juste, ni qu’il s’inspire d’une pensée de bienveillance ou même d’équité.
     Pour frapper toujours juste, il faudrait qu’il procédât d’un acte de réflexion. Or le rire est simplement l’effet d’un mécanisme monté en nous par la nature, ou, ce qui revient à peu près au même, par une très longue habitude de la vie sociale. Il part tout seul, véritable riposte du tac au tac. Il n’a pas le loisir de regarder chaque fois où il touche. Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès, frappant des innocents, épargnant des coupables, visant à un résultat général et ne pouvant faire à chaque cas individuel l’honneur de l’examiner séparément. Il en est ainsi de tout ce qui s’accomplit par des voies naturelles au lieu de se faire par réflexion consciente. Une moyenne de justice pourra apparaître dans le résultat d’ensemble, mais non pas dans le détail des cas particuliers. En ce sens, le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption (1) nous démêlerions d’ailleurs bien vite un peu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme de plus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.
Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique (1899)

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1 Prétention, suffisance, opinion trop avantageuse de soi-même.

Document 2

     Dans son ouvrage, La Bruyère dépeint la fin du règne de Louis XIV, dénonçant avec distance et humour les excès et les injustices de la société à laquelle il appartient.
     La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient d’ailleurs : cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger : il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue ni les mœurs, ni la coutume ; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence ; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot, et n’a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci s’est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point, et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que parce qu’ils les ont faites : ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie.
Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle« De la ville » (1688) 

Document 3

     De la réflexion ironique incitant quelqu'un à prendre conscience de certains de ses travers et rigidités au ridicule jeté sur son action ou sur son personnage, il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire. 
     Pour qui en est victime, il s'agit sans doute du degré le plus douloureux du rejet par l'autre puisqu'il ne manifeste de sa part aucune considération et ne laisse pas même place au doute qui accompagne l'indifférence. N'être pas pris au sérieux, se trouver tourné en ridicule, revient à être nié dans sa capacité à raisonner de façon logique et cohérente, c'est-à-dire à se comporter en authentique homme sage, Homo sapiens un stade avant le racisme avéré. Nul ne s'étonne par conséquent de la fureur qu'un tel regard provoque chez ceux qui se sentent par là d'autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s'accompagne d'une vacuité émotionnelle (1) insultante pour qui se voit de la sorte notifier son insignifiance.

     Le potentiel séditieux (2) du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir découle des caractéristiques que je viens d'évoquer, sa capacité à dissiper les émotions paralysantes, à dessiller les yeux du public sur les ridicules et les absurdités des grands de ce monde, à contester leur sérieux et leur valeur.
     La déférence, la peur, l'attachement passionnel, voire l'adoration, ne résistent pas à l'éclat de rire, faisant de la dérision une arme contestatrice efficace et crainte. On dit d'un humour qu'il est décapant, ravageur, qu'il ne respecte rien. Toute l'intrigue du Nom de la Rose (3) d'Umberto Eco est fondée sur les efforts déployés par un religieux mystique pour éviter que les moines ne prennent connaissance d'un ouvrage sur le rire, et ne soient incités par là à se détourner de la magnificence divine qui implique le sérieux et la dévotion. [...]
     Même d'un niveau plus léger, le rire libère ou préserve de la sujétion (4). Être capable de se moquer de la pédanterie (5) de l'académicien, des tics du capitaine, des discours pontifiants et des clichés de l'homme politique, de la posture martiale du patron, du style pompeux du sous-préfet, du pathos (6) dégoulinant des propos de l'expert en bien-pensance ou des déclarations enflammées du galant protège des interférences nuisibles entre la lucidité et l'émotion ou l'adhésion a priori, permet de se trouver fortifié dans l'affirmation de soi. Il est, en effet, toujours valorisant de railler quelqu'un, c'est-à-dire de se positionner, au moins quant à l'objet des moqueries, au-dessus de lui.
Axel Kahn, L'Homme ce roseau pensant (2007)
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1 Absence totale d'émotion
2 Capacité à créer une révolte contre l'autorité légale.
3 Roman adapté ensuite en film.
4 Soumission à une autorité, un pouvoir.
5 Tendance à faire étalage de son savoir.
6 Discours faisant un usage abusif des sentiments.

Document 4

     Voilà précisément la raison de mon titre : l'humour contre le rire. Il peut être pris en au moins deux sens. L'humour est contre le rire  en ce qu'il est une manœuvre pour s'en protéger. Considéré non plus seulement comme un phénomène physique, mais comme un phénomène social, le rire peut en effet devenir la manifestation relativement agressive d'une sanction collective. C'est une des manières dont la société entend corriger —Bergson dit même châtier— la raideur ou l'inadaptation de ses membres. Quand cette correction s'applique aux convictions et aux mœurs, le rire peut être la dernière étape avant le lynchage.
     Dans cette perspective, l'humour est une stratégie d'auto-exagération destinée à se protéger à l'avance des exagérations de la société. Je me diabolise volontairement, mais en laissant tout de même entendre que je joue, pour n'être pas traité de fait comme un diable. Comme je l'ai déjà évoqué à propos de l'autodérision, l'humour est ici une mithridatisation(1) — un paratonnerre contre le rire. On rit souvent de nous dans notre dos. Difficile de contrôler son dos : la solution est de faire toujours comme si on avait une tache ou une bosse dans le dos, de mettre en quelque sorte son dos devant soi et d'être le premier à en ricaner.
     Mais « contre le rire » signifie aussi que le rire comme cause et comme processus de communication ne cherche pas à faire rire au sens habituel de l'expression.
     D'abord il se meut dans des zones tristes, voire noires et macabres, de la réalité. Même si c'est pour les soumettre à cette puissante alchimie qui consiste à en faire l'occasion à la fois d'un défi (ou d'une révolte) et d'un plaisir.

     Ensuite, il affectionne la subtilité et l'impassibilité (2) . Nous connaissons tous de ces gens qui veulent faire rire les autres, de ces raconteurs d'histoires drôles ou de ces faiseurs de bons mots qui, n'étant peut-être pas tout à fait sûrs de leur drôlerie, rient d'eux-mêmes très fort d'avance, pour aider au déclenchement du rire d'autrui, comme quand, sur les anciennes voitures, on tournait la manivelle pour faire partir le moteur. L'homme d'humour, au contraire, ne veut pas avoir l'air de plaisanter. Il feint le grand sérieux. Dans bien des cas, il est ce qu'on appelle —et l'expression est particulièrement parlante— un pince-sans-rire.
Dominique Noguez, « L'humour contre le rire », Pourquoi rire ? (2011)


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1 Accoutumance à un poison par ingestion progressive.
2 État de celui qui ne laisse apparaître aucune émotion.

samedi 31 mars 2012

La circulation de l'information


SYNTHÈSE : Vous ferez une synthèse objective et ordonnée de ces documents ayant pour thème la mise en commun de l’information.  (40 points)

ECRITURE PERSONNELLE :  Discutez à votre convenance l’affirmation de Bernard Poulet :  « Chaque individu devenu internaute peut exprimer son droit à la parole. »
 (20 points)

DOC UN :
PRESSE (Droit polit.). On demande si la liberté de la presse est avantageuse ou préjudiciable à un état. La réponse n'est pas difficile. Il est de la plus grande importance de conserver cet usage dans tous les états fondés sur la liberté : je dis plus, les inconvénients de cette liberté sont si peu considérables vis-à-vis de ses avantages, que ce devrait être le droit commun de l'univers, et qu'il est à propos de l'autoriser dans tous les gouvernements.
Nous ne devons point appréhender de la liberté de la presse, les fâcheuses conséquences qui suivaient les discours des harangues d'Athènes et des tribuns de Rome. Un homme dans son cabinet lit un livre ou une satire tout seul et très froidement. Il n'est pas à craindre qu'il contracte les passions et l'enthousiasme d'autrui, ni qu'il soit entraîné hors de lui par la véhémence d'une déclamation. Quand même il y prendrait une disposition à la révolte, il n'a jamais sous la main d'occasion de faire éclater ses sentiments. La liberté de la presse ne peut donc, quelque abus qu'on en fasse, exciter des tumultes populaires. Quant aux murmures, et aux secrets mécontentements qu'elle peut faire naître, n'est-il pas avantageux que, n'éclatant qu'en paroles, elle avertisse à temps les magistrats d'y remédier ? Il faut convenir que partout le public a une très grande disposition à croire ce qui lui est rapporté au désavantage de ceux qui le gouvernent ; mais cette disposition est la même dans les pays de liberté et dans ceux de servitude. Un avis à l'oreille peut courir aussi vite, et produire d'aussi grands effets qu'une brochure. Cet avis même peut être également pernicieux dans les pays où les gens ne sont pas accoutumés à penser tout haut, et à discerner le vrai du faux, et cependant on ne doit pas s'embarrasser de pareils discours.
Enfin, rien ne peut tant multiplier les séditions et les libelles dans un pays où le gouvernement subsiste dans un état d'indépendance, que de défendre cette impression non autorisée, ou de donner à quelqu'un des pouvoirs illimités de punir tout ce qui lui déplaît ; de telles concessions de pouvoir dans un pays libre, deviendraient un attentat contre la liberté ; de sorte qu'on peut assurer que cette liberté serait perdue dans la Grande-Bretagne, par exemple, au moment que les tentatives de la gêne de la presse réussiraient ; aussi n'a-t-on garde d'établir cette espèce d'inquisition.

Louis de Jaucourt - L'Encyclopédie (1751-1772), « article presse » 

DOC DEUX

L'information est une maladie moderne, qui provient évidemment de la rapidité des moyens de transmission. On sait que les agences de presse du monde se battent pour transmettre une nouvelle trente ou quarante secondes avant leurs concurrentes. On juge d'un bon ou d'un mauvais correspondant sur des différences d'une minute. Dans le fait (c'est-à-dire si l'on considère l'organisation du monde actuel, sa presse, les prétendus besoins d'information du public), un tel esprit de compétition se conçoit. En valeur absolue, cela paraît d'une absurdité complète : c'est le jeu de cache-tampon, il faut trouver le premier.
Rien de moins naturel que la curiosité, que l'on a inoculée aux hommes, de savoir le plus vite possible ce qu'il advient sur les divers points du globe; les informations, si détaillées qu'elles soient, et si honnêtes, deviennent abstraites dès qu'elles regardent un pays quelque peu éloigné. Une révolution au Paraguay, pour le lecteur de Paris ou de Toulouse, n'a pas plus de réalité que l'intrigue de Bajazet. Racine prétend à juste titre que « l'éloignement des pays répare la trop grande proximité des temps », et que « le peuple ne met guère de différence entre ce qui est à mille ans de lui et ce qui en est à mille lieues ». L'information, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, comporte quelque chose d'abstrait et d'inactuel qui est exactement le contraire de ce qu'elle veut signifier. Les événements tragiques ou heureux du monde, les crimes, les larmes, les massacres, les sauvetages, les mariages princiers, les pêches miraculeuses, les prouesses de la médecine, les dévouements surhumains, les héroïsmes désespérés, les cris ou les sourires des peuples, en passant par les télétypes des agences, semblent se vider de leur substance. De ces bonheurs, de ces souffrances, de ces vacarmes, de cette chair, il ne parvient qu'un récit sec et sans couleur, qui ne parle à aucune imagination, et apprend moins que le plus médiocre roman. Les journalistes mettent leur honneur à être vrais. Mais la vérité laisse son âme au bureau du télégraphe.
 La célèbre phrase : « Le public a le droit de savoir », n'est, bien entendu, qu'un slogan publicitaire forgé pour légitimer le journalisme. Quant aux boniments selon lesquels il faut «penser le monde » et ainsi de suite, ils ne signifient rien. Pendant dix mille ans, le public s'est moqué parfaitement de penser le monde. Le seul résultat tangible, c'est que jamais autant qu'à notre époque surpeuplée et surinformée, où le moindre fait divers en Mandchourie, le moindre calembour du dernier Canaque de Nouvelle-Calédonie est porté dans les deux heures à la connaissance du public international, on n'a assisté à la consécration de tant de bêtises.
 On voit le but de l'information : servir la politique des gouvernements, c'est-à-dire modeler l'opinion publique, dans l'infaillibilité de laquelle on feint de croire, tout en sachant qu'elle n'est ni raisonnable, ni morale, ni juste.

Jean Dutourd, Le Fond et la Forme (1958).


DOC TROIS

Pisani et Piotet affirment ainsi : « Notre hypothèse est que, depuis 2004, le Web a donné lieu à l’émergence d’une nouvelle dynamique relationnelle, dans laquelle les vieilles appartenances se dissolvent, les hiérarchies disparaissent pour un fonctionnement en réseau où le plus important est désormais le nombre de connexions, de liens qu’on établit. »
A propos des medias, ils ajoutent qu’aux « journaux traditionnels, mécaniques institutionnelles bien rodées dans lesquelles les réactions des lecteurs très souvent cantonnées à une petite rubrique courrier des lecteurs », s’opposent désormais « des millions de blogueurs passionnés, sans modèles de revenus, qui scrutent, analysent et partagent  en temps réel sans se soucier d’aucun contrôle organisationnel ni d’aucune mécanique ». Parlant d’un vrai « mouvement participatif », ils citent Albert-Laszlo Barabasi, une figure de proue de la toute jeune science des réseaux, auteur du livre Linked (« Reliés »), selon qui « nous avons une société parce que les gens choisissent d’interagir ». La technologie, ajoutent-ils, « ne suffit pas à expliquer le succès du Web d’aujourd’hui. Il correspond à une dynamique sociale préexistante à laquelle il permet de mieux s’exprimer. Il nous aide à mieux résoudre les problèmes qui la caractérisent. ».
Il est clair que, pour ces auteurs, cette « nouvelle dynamique relationnelle » préfigure une forme de démocratie supérieure, le rêve ultime d’un « capitalisme communiste » où non seulement chacun disposera des choses selon ses besoins, mais chaque citoyen  pourra faire entendre sa voix aussi fort que tous les autres.  Chaque individu devenu internaute peut exprimer son droit à la parole. Les maîtres anciens, experts, journalistes, professionnels, savants, auteurs et surtout politiques, sont ramenés à la condition ordinaire de leurs semblables, dans un monde où tous les internautes sont égaux. Pisani et Piotet parlent de l’émergence d’un « individualisme réticulaire », en réseau. Ni Dieu, ni maître, ni expert. La culture n’est plus un acquis, le produit d’une histoire, mais une perpétuelle reformulation par des sujets aptes à se réinventer et à tout réinventer.
Bernard Poulet, La fin des journaux, Gallimard, 2009

DOC 4



Norman Rockwell, "the gossips", Saturday evening post cover,  March 6 1948 

mardi 6 mars 2012

Levi Strauss - On risquait jadis sa vie...

Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat. 
On risquait jadis sa vie dans les Indes ou aux Amériques pour rapporter des biens qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires : bois de braise (d’où Brésil) : teinture rouge, ou poivre dont, au temps d’Henry IV, on avait à ce point la folie que la Cour en mettait dans des bonbonnières des grains à croquer. Ces secousses visuelles ou olfactives, cette joyeuse chaleur pour les yeux, cette brûlure exquise pour la langue ajoutaient un nouveau registre au clavier sensoriel d’une civilisation qui ne s’était pas doutée de sa fadeur. Dirons-nous alors que, par un double renversement, nos modernes Marco-Polo rapportent de ces mêmes terres, cette fois sous forme de photographies, de livres et de récits, les épices morales dont notre société éprouve un besoin plus aigu en se sentant sombrer dans l’ennui?

Tristes tropiques, Plon, 1955


mercredi 8 février 2012

Synthèse sur les cafés

Vous ferez une synthèse objective à partir des documents joints qui traitent des cafés en différents lieux et temps. 
Document 1: Jean Chardin  Voyage en Perse, 1686
Document 2: Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781..
Document 3: Joris-Karl Huysmans, Les Habitués de café, 1889, réédité chez Séquences, 1992, p. 23-27.
Document 4: Maurice Achard, Les Nouvelles Littéraires, n°2599, semaine du 25 août au 1er septembre 1977.

                                                                                                                            

Document 1 :

Comme je n'ai point encore parlé des maisons où l'on va boire le café en Perse, je dirai comment elles sont faites. Ces maisons, qui sont de grands salons spacieux et élevés, de différentes figures, sont d'ordinaire les plus beaux endroits des villes, parce que ce sont les rendez-vous et les lieux de divertissement des habitants. Il y en a plusieurs où l'on voit des bassins d'eau au milieu, surtout dans les grandes villes. Ces salons ont à l'entour des estrades ou corridors d'environ trois pieds de haut, et trois à quatre pieds de profondeur, plus ou moins selon la grandeur du lieu, faits de maçonnerie ou de charpente, pour s'asseoir dessus à la manière orientale. On les ouvre dès le point du jour, et c'est alors et vers le soir qu'il y a le plus de compagnie. On y boit le café, fort proprement servi, fort vite, et avec grand respect. On y fait conversation, car c'est là où l'on débite les nouvelles, et où les politiques critiquent le gouvernement en toute liberté, et sans être inquiétés, le gouvernement ne se mettant pas en peine de ce que le monde dit. On y joue à ces jeux innocents dont j'ai parlé, qui ressemblent au damier, à la marelle et aux échecs; et outre cela, il y a des récits en vers ou en prose, que des mollahs 2, ou des derviches 3, ou des poètes font tour à tour. Les discours des mollahs ou des derviches sont des leçons de morale, et comme nos sermons; mais ce n'est point un scandale de n'y être point attentif. On n'oblige personne à quitter son jeu ou sa conversation pour cela. Un mollah se met debout et commence à prêcher à haute voix, ou bien un derviche entre tout d'un coup et apostrophe la compagnie sur la vanité du monde, de ses biens et de ses honneurs. Il y arrive souvent que deux ou trois personnes parlent en même temps, l'une à un bout, l'autre à l'autre, et quelquefois l'un sera un prédicateur, et l'autre un faiseur de contes; enfin, il y a là-dessus la plus grande liberté du monde. L'homme sérieux n'oserait rien dire au plaisant, chacun fait sa harangue et écoute qui veut. Les discours finissent d'ordinaire en disant: c'est assez prêché, allez, au nom de Dieu, faire vos affaires. Puis ceux qui ont fait de tels discours demandent quelque chose aux assistants; ce qu'ils font fort modestement et sans importunité, car s'ils en usaient autrement, le maître du cahué ne les laisserait plus entrer; ainsi donne qui veut... »
Jean Chardin  Voyage en Perse, 1686

1.     Jean Chardin: voyageur français (1643-1713) qui a relaté un voyage en Perse.
2.     Mollah: dans les pays musulmans, titre donné à ceux qui exercent des fonctions juridiques ou religieuses.
3.     Derviche: religieux musulman.


Document 2 :

Le texte ci-dessous dresse un tableau du café parisien à la fin du XVIIIè siècle

On compte six à sept cents cafés; c'est le refuge ordinaire des oisifs et l'asile des indigents. Ils s'y chauffent l'hiver pour épargner le bois chez eux. Dans quelques-uns de ces cafés, on tient bureau académique'; on y juge les auteurs, les pièces de théâtre; on y assigne leur rang et leur valeur; et les poètes y vont débuter, y font ordinairement plus de bruit, ainsi que ceux qui, chassés de la carrière par les sifflets, deviennent ordinairement satiriques; car le plus impitoyable des critiques est toujours un auteur méprisé.
Tel homme arrive au café vers les dix heures du matin, pour n'en sortir qu'à onze heures du soir; il dîne avec une tasse de café au lait, et soupe avec une bavaroise2: le sot riche en rit, au lieu de lui offrir sa table.
Il n'est plus décent de séjourner au café, parce que cela annonce une disette de connaissance, et un vide absolu dans la fréquentation de la bonne société.
Nos ancêtres allaient au cabaret, et l'on prétend qu'ils y maintenaient leur belle humeur: nous n'osons plus guère aller au café; et l'eau noire qu'on y boit est plus malfaisante que le vin généreux dont nos pères s'enivraient: la tristesse et la causticité3 règnent dans ces salons de glaces, et le ton chagrin s'y manifeste de toute part: est-ce la nouvelle boisson qui a opéré cette différence ?
On courtise les cafetières: toujours environnées d'hommes, il leur faut un plus haut degré de vertu pour résister aux tentations fréquentes qui les sollicitent. Elles sont toutes fort coquettes; mais la coquetterie semble un attribut indispensable à leur métier.
Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781.

1.     Académique: au sens d'«académie», c'est-à-dire, assemblée de savants, d'auteurs et d'artistes qui se réunissaient pour traiter de questions propres à leurs domaines.
2.     Bavaroise: au XVIII- siècle, infusion de thé mêlée à du sirop.
3.     Causticité: esprit mordant.

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Document 3


Les uns fréquentent régulièrement tel café, afin d'entretenir une clientèle qui s'y désaltère, d'amorcer des commandes ou d'apprêter avec d'autres habitués quelques-uns de ces spécieux larcins que la langue commerciale qualifie de « bonnes affaires ».
Les autres y vont pour satisfaire leur passion du jeu, poussent sur le pré tondu d'un billard de bruyantes billes, remuent d'aigres dominos, de fracassants jackets, ou graissent, en se disputant, de silencieuses cartes.
D'autres fuient dans ces réunions les maussaderies d'un ménage où le dîner n'est jamais prêt, où la femme bougonne au-dessus d'un enfant qui crie.
D'autres viennent simplement pour s'ingurgiter les contenus variés de nombreux verres.
D'autres encore recherchent des personnes résignées sur lesquelles ils puissent déverser les bavardages politiques dont ils sont pleins.
D'autres enfin, célibataires, ne veulent point dépenser chez eux de l'huile, du charbon, un journal, et ils réalisent d'incertaines économies, en s'éternisant devant une consommation, à la saveur épuisée par des carafes d'eau.
Qui ne les connaît, ces habitués ? Dans des livrées de café diverses, ce sont, plus ou moins riches, mais d'une intelligence de cerveau semblable, les mêmes magasiniers échappés pour une heure ou deux de leurs boutiques, les mêmes négociants assermentés des estaminets voisins des boulevards, les mêmes courtiers ramassant d'analogues affaires derrière la Bourse, les mêmes journalistes en quête d'articles, les mêmes bohèmes à l'affût de crédit, les mêmes employés gorgés de plaintes; tous se cherchent dans la fumée en clignant les yeux, et le garçon qu'ils hèlent par son prénom s'enfuit. Une fois installés, ils fument, crachent entre leurs jambes, échangent des aperçus sans nouveauté entre deux parties de cartes. Une certaine cordialité défiante se décèle entre gens d'un métier pareil; une sorte de politesse commerciale réglemente ce débraillé d'hommes, à l'aise, loin des femmes. Les coulissiers s'exceptent pourtant; pendant la Bourse, ils entrent dans leurs cafés, ne disent ni bonjour, ni bonsoir, ne se saluent même pas, causent à la cantonade1, boivent une gorgée de boue verte2 et, sans même toucher de la main à leur chapeau, se bousculent et sortent sans fermer les portes.     
L’attrait que le café exerce sur ce genre d'habitués s'explique, car il est composé de desseins en jeu, de besoin de lucre3, de repos aviné, de joies bêtes. Mais en sus de ces habitués dont la psychologie est enfantine et dont la culture d'esprit est nulle, il en est d'autres sur lesquels l'influence despotique du café agit: des habitués riches ou de vie large, célibataires invaincus sans ménage à fuir, gens sobres exécrant le jeu, ne parlant point, lisant les journaux à peine. Ceux-là sont les amateurs désintéressés, les habitués qui aiment le café, en dehors de toute préoccupation, en dehors de tout profit, pour lui-même.
Cette clientèle se recrute parmi de vieilles gens, surtout parmi des savants et des artistes, voire même parmi des prêtres. Forcément les excentriques et les maniaques abondent dans cette petite caste d'individus réunis et s'isolant dans une passion unique. À les observer, ces habitués se regardent en dessous, sans désir de se connaître, mais ils ont la provisoire bienveillance des complices.
Joris-Karl Huysmans, Les Habitués de café, 1889, réédité chez Séquences, 1992, p. 23-27.

1. Cantonade: en ne s'adressant à personne en particulier.
2. Boue verte: désigne ici la liqueur d'absinthe.
3. Lucre: goût du gain, du profit.

Document 4


La pause-café s’appelle maintenant un express et les bistrots des villes brassent du monde pressé. Bien serré, aux heures délavées du matin. Brasseries qui se ressemblent toutes, avec leur zinc qui reflète d’abord les levers de néons sur des horizons fermés, puis des couchers de solitudes sur des nuits noires, sans horizon du tout. Elles se ressemblent, avec leurs baies vitrées, flanquées de deux portes au moins, sortes de vitrines exposant tables, chaises, « flipper » et « juke-box » ; les clients ont l’anonymat de figurants. Ces tables tirent souvent sur le jaune et sont lisses comme du formica, rondes ou rectangulaires. Carrées aussi. Les chaises sont amorties d’un coussin rouge en plastique intégré. Les banquettes, au fond, créent toujours quelques politesses qui n’en finissent pas de déranger les tables pour laisser passer quelqu’un qui, en se faufilant, renversera bien quelque chose. Ces banquettes rappellent celles des compartiments 2e classe de la SNCF, et l’on voyage dans son verre.
On parle beaucoup, dans ces lieux. Concert de mots qui seraient le paroles abstraites d’une petite musique moderne de la ville. Brouhaha aussi vague que ces mots. « Deux express, un demi. » « Merci. » « Monsieur ? » « Salut les enfants ! », ces expressions tirent leur épingle du jeu parce qu’elles sont dites à haute voix par le garçon ou le patron, ou par un habitué s’adressant aux deux autres. Le reste est une succession de phrases qui n’ont rien à voir ensemble, que l’on reçoit puis perd au fur et à mesure de sa progression le long du zinc ou de sa traversée de la terrasse intérieure, en quête d’une place ou d’un visage. C’est comme si le son de la petite musique était constamment monté puis baissé. Cela peut donner : « Tu as regardé hier soir … » « Tu sais, celle qui travaille avec… » « J’ai vu des chaussures rue… » « Tu cherches toujours un …»  « T’es où maintenant… » « Oui » « Non, non » « Si » etc. Puis lorsqu’on a trouvé une place debout au bar ou une table libre, on comprend plus distinctement les échanges qui, bien « entendus » sont différents selon les heures et les lieux.
Au petit matin, souvent, quelques lignes de la une du Parisien libéré forment un début de dialogue. Un homme souffle, à voix demi-élevée et à son compagnon, ce qu’il vient de lire…

Maurice Achard, Les Nouvelles Littéraires, n°2599, semaine du 25 août au 1er septembre 1977.