samedi 8 septembre 2012

Peinture et sport

Gustave Courbet  - Les lutteurs - 1854

Degas - Stands à Auteuil - 1863


Périssoires sur l'Yerres  - Gustave Caillebotte - 1877


Stewart : Les Dames Goldsmith au blois de Boulogne en 1897 sur une voiturette



Les joueurs de tennis au bord de la mer  - Max Liebermann -  1902



Fernand Léger - Le Cycliste ( 1948)



vendredi 7 septembre 2012

Pistorius, homme de demain ?


Pistorius, prototype de l’homme de demain ?
Par Robert Redeker

 Réservés aux athlètes handicapés, les Jeux paralympiques (dont la quatorzième édition se dérouler à Londres) sont noyées dans des considérations moralisantes et insipides A l’aune de ce discours caoutchouteux, cet article paru dans Le Jeudi (hebdo au Luxembourg), daté du 20-27 novembre 2008

  

Que vante-t-on dans le discours partout répété sur ces athlètes ? Avant tout : le travail accompli pour ressembler aux athlètes valides. Ceux-ci figurent la norme, si ce n’est l’idéal. Ils sont l’étoile dont le handicapé est invité à se rapprocher. Du coup, on refuse de saisir le handisport dans sa spécificité, on s’acharne à le représenter comme une doublure imparfaite du sport valide. Bien naïvement, on reprend un schème platonicien : le sport handicapé est le simulacre du sport en soi, le sport valide. Mieux : le sport handicapé est moins réel que son modèle, le sport valide – cette déficience de réalité explique le moindre intérêt journalistique pour les performances des Jeux Paralympiques et la substitution d’un discours idéologique vague sur les valeurs à l’information précise sur l’événement. Quand les Jeux olympiques valides sont l’occasion d’informer, les Jeux paralympiques sont l’occasion de dissertations fumeuses sur les valeurs. La description par les médias de ces Jeux paralympiques, leur propension à mettre en exergue la distance séparant ce « moins » (le sport pour handicapés) et le « plus » (la compétition pour valides) qui constitue selon eux la norme, correspond exactement à ce que Platon, dans La République, appelle le simulacre. Rien de plus assuré : en insistant sur le resserrement de l’écart entre les deux formes de jeux olympiques, les médias traitent le handisport comme un simulacre.
Sous son apparence bienveillante, affirmative, quasi paternaliste (les valides couvant d’un œil humide et d’un cœur attendri les efforts des handicapés pour leur ressembler), le discours dominant est en réalité une négation du handicap, de sa spécificité, de l’être-handicapé. D’abord – mais c’est la loi de l’idéologie sportive – on ne reconnaît pas la valeur de la faiblesse. On ne reconnaît pas non plus la faiblesse. Valeur et force de la faiblesse sont occultées. Le discours le plus courant sur le handisport exige au contraire que la faiblesse, au lieu d’exhiber sa propre force, autosuffisante, parodie la force des valides sous la forme du simulacre. Tout se passe comme si dans le sport pour handicapés la faiblesse n’avait pas sa place. La voilà niée, éradiquée en paroles, cachée – renvoyée au néant ! Le handicapé, doit être fort. Et s’il ne l’est pas ? On tonitrue alors  sur toutes les ondes : au moins, il doit posséder la volonté d’être, de devenir ou de redevenir, fort. Et s’il ne l’a pas, cette volonté ? Ces exigences ne sont-elles pas une pure et simple négation de ceux qui n’ont ni la force ni la volonté, de ceux qui ne veulent pas la volonté de force ?
En surface, le discours médiatique dominant exaltant le courage des handicapés devenus sportifs de haut niveau tient de la valorisation. Mais, comme ces discours se structurent sur le mode de la négation de la faiblesse et de l’obligation de ressembler à la force des valides,  ils stationnent de fait dans l’ordre du rejet. On n’accepte les sportifs handicapés que dans la mesure où ils cherchent à ressembler à des sportifs valides. Plus généralement, on ne trouve les handicapés sympathiques qu’à partir du moment où ils travaillent d’arrache-pied à  échapper à leur condition, La sympathie des médias, lorsqu’il est question des Jeux handisports, est en vérité une sympathie pour le contraire de ce que les handicapés sont : pour la force, pour la volonté, pour le désir de victoire, de triomphe. A l’opposé de cette propension à la négation, Pascal a écrit une « Prière à Dieu pour le bon usage des maladies » suggérant que la faiblesse, le handicap et la maladie sont aussi des expériences humaines dotées d’une valeur propre, reconnaissance niée par l’exaltation de la force paralympique. Bien loin de Pascal l’époque actuelle suppose qu’il n’y aucun bon usage de la faiblesse possible, qu’elle n’est pas anthropogène. C’est-à-dire : il n’y a de dignité que dans la force.
 Les médias passent à côté d’un autre trait, pourtant frappant, du handisport : ces êtres humains réparés, exhibant leurs prothèses, auxquels ont été ajoutés des pièces détachées dessinent en creux l’essence de l’homme du futur. Rien n’interdit de voir en eux des prototypes. La différence entre eux et nous autres, hommes et femmes valides, tient en ce point : nous vivons pour la plupart avec les organes qui nous ont été donnés par la nature à notre naissance, qui ont cru et qui dépérissent sous l’effet du vieillissement naturel, autrement dit notre unité corporelle est encore naturelle, quand les sportifs handicapés, comme ce fascinant sprinter aux deux demi-jambes artificielles Oscar Pistorius, vivent déjà dans une époque future, celle des hommes bricolés. Leur corps n’a plus l’unité de celui des valides. Ils sont déjà multiples. Leur unité corporelle est déjà très largement artificielle. Les biotechnologies prévoient la possibilité, dans un avenir proche, de remplacer assez facilement des pièces du corps humain, de même que l’univers des cellules-souches promet la possibilité de la régénération de certaines parties du corps humain. Le vieillissement sera combattu par ces deux moyens (prothèses et régénération) – identifions les handisportifs avec des  éclaireurs d’une forme de l’homme à venir. L’unité organique reçue à la naissance, que pour l’heure la plupart des humains ont en partage, ne sera plus alors que le souvenir d’un temps révolu.
 Le fatigant refrain sur l’effort, les valeurs, le courage qui, dans les médias, dans le personnel politique et l’opinion a pris la place d’une attention véritable aux jeux paralympiques a fonctionné sur le mode de l’idéologie : masquer la vérité. D’une part il témoigne d’un appauvrissement du regard sur l’homme en ignorant que le handicap peut mettre sur le chemin d’une expérience de l’humain interdite aux valides. Il ne faut pas sous-estimer cette ignorance dans la mesure où elle traduit une façon insidieuse de rejeter le handicap (et la faiblesse). Elle suppose cet adage : le monde des forts est le seul monde. D’autre part il empêche de formuler l’observation suivante : les Jeux pour handicapés revêtent une importance anthropologique plus grande que les Jeux pour valides, les champions handisports étant des pionniers. Un jour prochain, les valides seront comme les handicapés d’aujourd’hui : reconstruits, réparés, régénérés. Ils seront transis d’artifices. La portée véritable des Jeux handisports n’a pas été aperçue. Pourtant, Pistorius, vainqueur du 100 mètres pour handicapés, nous en dit beaucoup plus sur l’humanité que Bolt, vainqueur du 100 mètres pour valides.  

jeudi 6 septembre 2012

Charte Olympique


Charte de l’Olympisme (1894).

Conçue et rédigée au moment de la restauration des Jeux Olympiques par Pierre de Coubertin, la Charte de l’Olympisme définit ce que doit être  l’esprit des Jeux en tant que philosophie de la vie.



1. L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant  en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de  l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple et le respect des principes éthiques fondamentaux universels.
2. Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du  développement harmonieux de l’homme en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine.
3. Le Mouvement olympique est l’action concertée, organisée, universelle et permanente, exercée sous l’autorité suprême du CIO,  de tous les individus et entités  inspirés par les valeurs de l’Olympisme. Elle s’étend aux cinq continents. Elle atteint son  point culminant lors du rassemblement des athlètes du monde au  grand festival du sport que sont les Jeux Olympiques. Son symbole  est constitué de cinq anneaux entrelacés.
4. La pratique du sport est un droit de l’homme. Chaque individu  doit avoir la possibilité de faire du sport sans discrimination  d’aucune sorte et dans l’esprit olympique, qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, de solidarité et de fair-play.  L’organisation, l’administration et la gestion du sport doivent être contrôlées par des organisations sportives indépendantes.
5. Toute forme de discrimination à l’égard d’un pays ou d’une  personne fondée sur des considérations de race, de religion, de  politique, de sexe ou autres est incompatible avec l’appartenance au Mouvement olympique.
6. L’appartenance au Mouvement olympique exige le respect de  la Charte olympique et la reconnaissance par le CIO.


Pour analyser le document
1. À partir du document, établissez la liste des qualités que l’Olympisme exige et qu’il vise à développer tant sur le plan individuel que sur le plan collectif.
2. Récapitulez ce que cette Charte refuse et précisez sur quel droit elle se  fonde.
3. En quoi les recommandations de la Charte recoupent-elles certains  impératifs de la vie en société ?

mercredi 5 septembre 2012

Les forçats de la route


ALBERT LONDRES (1884-1932), Les Forçats de la route (articles parus dans Le Petit Parisien du 22 juin au 20 juillet 1924).

Journaliste célèbre par la qualité de ses reportages et par le prix qui porte son nom, Albert Londres a suivi le Tour de France de 1924 pour le journal Le Petit Parisien. Ses articles constituent un récit qui a pour titre Les Forçats de la route et qui dépeint une course cycliste bien différente de celle de notre époque.

Le Havre, 22 juin 1924
Hier, ils dînaient encore à onze heures et demie du soir, dans un restaurant de la porte Maillot ; on aurait juré une fête vénitienne car ces hommes, avec leurs maillots bariolés, ressemblaient de loin à des lampions.
Puis ils burent un dernier coup. Cela fait, ils se levèrent et voulurent sortir, mais la foule les porta en triomphe. Il s’agit des coureurs cyclistes partant pour le Tour de France.
Pour mon compte, je pris, à une heure du matin, le chemin d’Argenteuil1. Des « messieurs » et des « dames » pédalaient dans la nuit ; je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de bicyclettes dans le département de la Seine.
Il me répondit :
– Il faut bien qu’il y en ait un qui commence.
Mais soudain montèrent des cris de : « Fumier ! Nouveau riche ! »et « Triple bande d’andouilles ! »Je fus obligé de constater que, quoique étant seul, la triple bande d’andouilles n’était autre que moi. Alors je vis que j’avais interrompu la marche de tout un peuple passionné qui suivait les coureurs d’un pas olympique.
Il faisait encore nuit, nous roulions depuis une heure et, cette fois, tout le long d’un bois que nous traversions, de grands feux de, sauvages s’élevaient. On aurait cru des tribus venant d’apprendre la présence d’un tigre dans le voisinage : c’étaient des Parisiens qui, devant ces braseros, attendaient le passage des « géants de la route ».
À la lisière du bois, il y avait une dame grelottant dans son manteau de petit gris3 et un gentleman en chapeau claque4. Il était trois heures trente-cinq du matin.
Le jour se lève et permet de voir clairement que, cette nuit, les
Français ne sont pas couchés ; toute la province est sur les portes et en bigoudis.
Les coureurs rament toujours. Le numéro 307 est le premier qui se ressente d’inquiétudes de l’estomac. Il tire une miche d’une besace5 à lie de vin et dévore à grandes dents.
– Mange pas de pain ! lui crie un initié, ça gonfle, mange du riz !
Mais voilà qu’une garde-barrière coupe le peloton en deux : un train arrive. Cinq gars qui n’ont pu passer sautent à terre, empoignent leur machine et traversent la voie, devant la locomotive qui les frôle.
La garde-barrière pousse un cri d’effroi… Les gars, déjà remis en selle, poussent sur leurs pédales.
Montdidier, arrêt, ravitaillement. Je m’approche du buffet.
Je croyais que les géants allaient manger en paix et m’offrir un morceau… J’étais jeune… Ils foncent sur des sacs tout préparés, se jettent sur des bols de thé, m’écrasent les pieds, me pressent les flancs, crachent sur mon beau manteau et décampent.

Pour analyser le document
1. Dites de quoi il est question dans l’extrait proposé et sur quoi, particulièrement, le journaliste met l’accent.
2. Énumérez les différents épisodes rapportés par le journaliste puis déterminez
ce qu’ils ont en commun. Caractérisez – en quelques mots – les points suivants : les spectateurs et leur comportement, les actions et les comportements des coureurs, le départ lui-même, le passage de la voie ferrée.
3. Vous avez certainement vu des images télévisées du Tour actuel* : répertoriez les différences perceptibles entre le Tour de 1924 et le Tour moderne.
Qu’est-ce qui frappe le plus dans ces différences ?

mardi 4 septembre 2012

Homère : Iliade


HOMÈRE (VIIIe siècle avant J.-C.), l’Iliade, chant XXIII, traduction de Victor Bérard
(1955), Bibliothèque de la Pléiade. © Éditions Gallimard.
L’Iliade raconte, sur un mode épique, la guerre opposant Grecs et Troyens. À la fin du récit, la mort de Patrocle, ami d’Achille, est l’occasion de jeux funèbres au cours desquels s’affrontent les guerriers. Ces jeux rituels peuvent être vus comme les précurseurs des Jeux Olympiques.

Sur leurs chevaux ensemble ils lèvent le fouet, les frappent de leurs rênes, et, de la voix, avec ardeur ils les stimulent. Rapides, les coursiers s’éloignent des vaisseaux et dévorent la plaine. Sous leur poitrail jaillit et monte la poussière, à la façon d’une nuée ou d’une trombe. Sous le souffle du vent leurs crinières voltigent. Vers le sol nourricier tantôt les chars s’abaissent, et tantôt dans les airs on les voit qui bondissent. Les cochers sont debout, droits sur les plateformes, et le cœur de chacun palpite du désir d’emporter la victoire. Tous avec de grands cris excitent leurs chevaux, qui volent dans la plaine à travers la poussière.
Mais voici le moment où les coursiers rapides reviennent vers la mer à la fin de la course : c’est alors qu’apparaît la valeur de chacun, quand les chevaux soudain allongent la foulée. Les juments d’Eumélos (1), petit-fils de Phérès, filent droit vers le but. Derrière elles aussi filent les deux chevaux que conduit Diomède (2), les étalons de Trôs (2), et c’est bien de tout près, non de loin, qu’ils les suivent : sans cesse on croit qu’ils vont escalader le char, et le dos d’Eumélos et ses larges épaules sont chauffés par leur souffle, car ils volent en le touchant avec leurs têtes.
Alors le Tydéide (3)  aurait passé devant, ou du moins eût rendu la victoire douteuse, si Phoebos (4) contre lui ne s’était irrité : il fait choir de ses mains le fouet éclatant. Des larmes de dépit coulent des yeux du preux5, car il voit les juments accélérer encore, tandis que ses chevaux courent sans aiguillon et perdent du terrain.
Mais Pallas Athéna (6)  s’aperçoit qu’Apollon vient de causer du tort par fraude au Tydéide. À l’instant elle accourt vers le pasteur de troupes, lui remet un fouet et fait croître la fougue au cœur de ses chevaux. Puis vers le fils d’Admète (1), irritée, elle vient et lui brise le joug qui tient son attelage. Aussitôt ses juments, chacune d’un côté de la piste, s’écartent ; le timon glisse à terre ; Eumélos roule à bas du char contre une roue ; il s’écorche le coude et la bouche et le nez ; il se blesse le front au-dessus des sourcils. Les pleurs voilent ses yeux, sa voix forte défaille.
Le Tydéide alors l’évite et le dépasse. Ses robustes chevaux devancent de beaucoup les autres attelages. À ses coursiers Pallas communique l’ardeur et lui donne la gloire.

1. Eumélos est le fils d’Admète.
2. Diomède et Trôs sont des héros combattants de la guerre de Troie.
3. Le mot Tydéide désigne Diomède.
4. Phoebos est Apollon.
5. Vaillant combattant.
6. Déesse de la sagesse.

Pour analyser le document
1. Expliquez en quoi ce récit constitue un véritable compte rendu sportif.
À quoi le narrateur est-il particulièrement sensible ? Que met-il en relief dans les deux premiers paragraphes ?
2. À partir du troisième paragraphe du texte, quelle intervention vient modifier la course ? Que crée cette intervention ? Que symbolise-t-elle ?
3. Que révèle ce récit concernant les enjeux de la compétition et le comportement des participants ? Quelle réaction de certains concurrents peut paraître étonnante ?

lundi 3 septembre 2012

Duret : Sociologie du sport (2008)


PASCAL DURET, Sociologie du sport (2008), chapitre II, coll. « Que sais-je ? ». © PUF.
Dans un extrait de l’essai Sociologie du sport, Pascal Duret s’intéresse aux rapprochements possibles entre le spectacle sportif et notre « expérience du monde ».

Le spectacle sportif offre l’image idéalisée et embellie qu’une société souhaite se donner d’elle même.  Mais il renseigne aussi sur ce dont nous avons besoin pour réussir dans la vie à la manière d’un drame caricatural (Bromberger, 19951). Par-delà les résultats des compétitions, il invite les spectateurs à discuter de la légitimité des places obtenues. Ainsi le spectacle sportif en dit-il long sur les modes de pensée et les mythes de nos contemporains dans une société concurrentielle.
De quels ingrédients se compose la recette du succès quand on l’envisage assis dans les gradins des stades ? Il faut incontestablement du mérite et savoir tirer son épingle du jeu tout en restant, collectif, mais il faut aussi de la chance, et si nécessaire un peu de roublardise.
Le spectacle sportif est d’abord une exaltation du talent. Mythe de la juste concurrence entre égaux  [Ehrenberg, 1991 (1)], il sert de palliatif (2) symbolique aux inégalités de la compétition scolaire puis professionnelle, en mettant en scène une hiérarchie fondée sur le mérite. Quand nous assistons à une compétition sportive, nous allons donc voir comment un ou des hommes ordinaires, sans privilège de naissance, se distinguent des autres. Plus les espaces sociaux résistant aux passe-droits (3) se font rares et plus le spectacle sportif constitue une sorte d’espace pur, protégé d’un quotidien corrompu. On repère aussi un lien tenace entre mérite individuel et mérite collectif. Le travail d’équipe et la division du travail ont été intégrés par spectateurs et supporters comme le disent les devises de nombreux clubs, du « E pluribus unum » (« un à partir de plusieurs ») du Benfica de Lisbonne au « You’Il never walk alone » (« Tu ne seras jamais seul ») de Liverpool.
Il faut du talent pour gagner un match (comme pour réussir sa vie) ; mais le mérite n’est pas tout, comme le souligne encore C. Bromberger, il faut aussi de la chance. En 1976, les Stéphanois avait perdu en finale de Coupe d’Europe contre Munich à cause des poteaux ; en 1998, la France se qualifie en Coupe du monde contre l’Italie grâce aux poteaux. Quand Aimé Jacquet, entraîneur des tricolores champions du monde de football, ressent les vertiges de la popularité, il se remémore : « Lorsque j’ai un petit moment d’égarement je repense au tir au but de l’Italien Di Baggio sur la barre transversale. Et s’il était finalement rentré ? Alors je me calme et je me dis : reste humble. » L’aléa (4) réintroduit une dimension essentielle du spectacle sportif en offrant aussi une vision du monde où le destin, les impondérables, les circonstances tiennent une place importante (en particulier pour expliquer les défaites). Insolente dérision du mérite, les facteurs d’incertitudes qui pèsent sur le match « façonnent un monde discutable et donc humainement pensable » (Bromberger, 1995).
Mais quand le sort ou la malchance s’acharne, il reste toujours le recours à la filouterie et à la tricherie dans une sorte de logique compensatoire pour forcer un peu son destin. L’entorse à la règle se justifie par l’insistance de l’infortune. C. Bromberger qui a longuement enquêté dans les clubs de football italiens raconte que les supporters justifi ent les actions litigieuses5 de leurs champions en établissant des parallèles entre le cours de leurs existences et les matchs auxquels ils assistent. « Le foot c’est comme dans la vie, disait l’un d’eux, moi je n’ai pas eu de chance j’ai été cocu comme tout le monde », mais il s’empressait d’ajouter « alors, j’ai pris des maîtresses » ! La filouterie n’est revendicable que si la malignité des autres en porte la trace. En outre, les supporters se délectent de leur propre mauvaise foi. Quand l’arbitre siffle une faute contre votre équipe, qu’elle soit justifiée ou non, il vous vole ! Mais quand il siffle une faute en faveur de votre équipe, même si elle est injuste, il ne fait que se racheter ! Tout jugement passe par un double standard évaluatif : « Ils sont tricheurs quand nous, nous sommes simplement malins. » Quand l’Argentin Diego Maradona (6) marqua de la main un but contre l’équipe d’Angleterre, favorite du Mondial 1986, il s’en tint pour tout commentaire à réaffirmer : « L’important c’est de marquer. » C’est « la main de dieu », ajoutèrent ses adulateurs pour qui la réprobation envers la tricherie s’effaça bien vite. Ne resta que la complicité admirative envers la ruse de leur héros populaire apte à se débrouiller contre le système de règles en vigueur, comme l’homme du peuple doit savoir se débrouiller contre le système social fait pour les puissants.
Le match de football incarne, comme l’a montré C. Bromberger, une vision du monde à la fois cohérente et contradictoire. Il exalte une compétition juste visant à consacrer par la compétition les meilleurs, mais il souligne aussi le rôle de la chance et si besoin est, de la tricherie pour parvenir au succès
Le spectacle sportif n’offre ni une scène parfaitement « pure » ni totalement « juste », c’est parce qu’il est « imparfait », parfois même « injuste », qu’il ressemble à notre expérience du monde lui aussi imparfait, mais dans lequel il nous faut pourtant bien nous débrouiller
Le succès du match tient dans « l’éventail des qualités dramatiques » qui s’y déploie. Dans le temps restreint de la partie, on passe du rire aux larmes, de la colère à la félicité, de l’inquiétude au soulagement, de l’indignation au désespoir, au point de « parcourir tout l’horizon symbolique de nos sociétés » (Bromberger, 1995).
Prendre parti pour « son » équipe est une condition nécessaire pour vivre cette gamme d’émotions. La partisanerie, consubstantielle de la passion du match, permet d’exister non seulement en spectateur mais tout autant en acteur du drame incertain qui se joue. Tous les ingrédients sont là pour qu’il y ait identification, c’est-à-dire passage du « ils » au « nous ». Pourquoi se mettre en colère ou trembler quand l’arbitre siffle un penalty litigieux, si l’on se moque éperdument du sort de l’équipe à qui l’injustice arrive ? L’impartialité est une asthénie (7)  de l’émotion. Pour rendre compte de la fièvre qui s’empare des spectateurs, en Italie, ils sont appelés « tifosis » (dérivé du mot « typhus » maladie contagieuse caractérisée par une intense agitation nerveuse et corporelle).


1. Noms des auteurs auxquels le sociologue emprunte une idée ou une théorie ou encore une citation.
2. Moyen provisoire, remède qui soulage sans guérir.
3. Faveur accordée contre le droit.
4. Le hasard.
5. Qui donnent lieu à contestation.
6. Très célèbre joueur de football argentin né en 1960.
7. Affaiblissement.

Pour analyser le document
1. À partir des paragraphes 1 à 5 (l. 1-71), récapitulez ce que révèle (et nécessite), pour les hommes et pour la société, le spectacle sportif.
2. Expliquez l’importance du mérite, de la chance et de la « roublardise » tels que les présente l’auteur du document.
3. Quelle est la fonction des deux derniers paragraphes ? Qu’ajoutent-ils à ce qui a déjà été dit ?.

vendredi 29 juin 2012

Sujet 2012

Première partie : synthèse (40 points)

Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
 Document 1 : Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, 1899
 Document 2 : Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle « De la ville » 1688
 Document 3 : Axel Kahn, L'Homme ce roseau pensant, 2007
Document 4 : Dominique Noguez,«L'humour contre le rire De la ville » , Pourquoi rire ? 2011

Deuxième partie : écriture personnelle (20 points)

Selon vous, celui qui fait rire détient-il un réel pouvoir sur les autres ? 
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Document 1

     Le rire est, avant tout, une correction. Fait pour humilier, il doit donner à la personne qui en est l’objet une impression pénible. La société se venge par lui des libertés qu’on a prises avec elle. Il n’atteindrait pas son but s’il portait la marque de la sympathie et de la bonté.
     Dira-t-on que l’intention au moins peut être bonne, que souvent on châtie parce qu’on aime, et que le rire, en réprimant les manifestations extérieures de certains défauts, nous invite ainsi, pour notre plus grand bien, à corriger ces défauts eux-mêmes et à nous améliorer intérieurement ?
     Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. En général et en gros, le rire exerce sans doute une fonction utile. Toutes nos analyses tendaient d’ailleurs à le démontrer. Mais il ne suit pas de là que le rire frappe toujours juste, ni qu’il s’inspire d’une pensée de bienveillance ou même d’équité.
     Pour frapper toujours juste, il faudrait qu’il procédât d’un acte de réflexion. Or le rire est simplement l’effet d’un mécanisme monté en nous par la nature, ou, ce qui revient à peu près au même, par une très longue habitude de la vie sociale. Il part tout seul, véritable riposte du tac au tac. Il n’a pas le loisir de regarder chaque fois où il touche. Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès, frappant des innocents, épargnant des coupables, visant à un résultat général et ne pouvant faire à chaque cas individuel l’honneur de l’examiner séparément. Il en est ainsi de tout ce qui s’accomplit par des voies naturelles au lieu de se faire par réflexion consciente. Une moyenne de justice pourra apparaître dans le résultat d’ensemble, mais non pas dans le détail des cas particuliers. En ce sens, le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption (1) nous démêlerions d’ailleurs bien vite un peu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme de plus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.
Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique (1899)

________________

1 Prétention, suffisance, opinion trop avantageuse de soi-même.

Document 2

     Dans son ouvrage, La Bruyère dépeint la fin du règne de Louis XIV, dénonçant avec distance et humour les excès et les injustices de la société à laquelle il appartient.
     La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient d’ailleurs : cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger : il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue ni les mœurs, ni la coutume ; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence ; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot, et n’a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci s’est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point, et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que parce qu’ils les ont faites : ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie.
Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle« De la ville » (1688) 

Document 3

     De la réflexion ironique incitant quelqu'un à prendre conscience de certains de ses travers et rigidités au ridicule jeté sur son action ou sur son personnage, il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire. 
     Pour qui en est victime, il s'agit sans doute du degré le plus douloureux du rejet par l'autre puisqu'il ne manifeste de sa part aucune considération et ne laisse pas même place au doute qui accompagne l'indifférence. N'être pas pris au sérieux, se trouver tourné en ridicule, revient à être nié dans sa capacité à raisonner de façon logique et cohérente, c'est-à-dire à se comporter en authentique homme sage, Homo sapiens un stade avant le racisme avéré. Nul ne s'étonne par conséquent de la fureur qu'un tel regard provoque chez ceux qui se sentent par là d'autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s'accompagne d'une vacuité émotionnelle (1) insultante pour qui se voit de la sorte notifier son insignifiance.

     Le potentiel séditieux (2) du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir découle des caractéristiques que je viens d'évoquer, sa capacité à dissiper les émotions paralysantes, à dessiller les yeux du public sur les ridicules et les absurdités des grands de ce monde, à contester leur sérieux et leur valeur.
     La déférence, la peur, l'attachement passionnel, voire l'adoration, ne résistent pas à l'éclat de rire, faisant de la dérision une arme contestatrice efficace et crainte. On dit d'un humour qu'il est décapant, ravageur, qu'il ne respecte rien. Toute l'intrigue du Nom de la Rose (3) d'Umberto Eco est fondée sur les efforts déployés par un religieux mystique pour éviter que les moines ne prennent connaissance d'un ouvrage sur le rire, et ne soient incités par là à se détourner de la magnificence divine qui implique le sérieux et la dévotion. [...]
     Même d'un niveau plus léger, le rire libère ou préserve de la sujétion (4). Être capable de se moquer de la pédanterie (5) de l'académicien, des tics du capitaine, des discours pontifiants et des clichés de l'homme politique, de la posture martiale du patron, du style pompeux du sous-préfet, du pathos (6) dégoulinant des propos de l'expert en bien-pensance ou des déclarations enflammées du galant protège des interférences nuisibles entre la lucidité et l'émotion ou l'adhésion a priori, permet de se trouver fortifié dans l'affirmation de soi. Il est, en effet, toujours valorisant de railler quelqu'un, c'est-à-dire de se positionner, au moins quant à l'objet des moqueries, au-dessus de lui.
Axel Kahn, L'Homme ce roseau pensant (2007)
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1 Absence totale d'émotion
2 Capacité à créer une révolte contre l'autorité légale.
3 Roman adapté ensuite en film.
4 Soumission à une autorité, un pouvoir.
5 Tendance à faire étalage de son savoir.
6 Discours faisant un usage abusif des sentiments.

Document 4

     Voilà précisément la raison de mon titre : l'humour contre le rire. Il peut être pris en au moins deux sens. L'humour est contre le rire  en ce qu'il est une manœuvre pour s'en protéger. Considéré non plus seulement comme un phénomène physique, mais comme un phénomène social, le rire peut en effet devenir la manifestation relativement agressive d'une sanction collective. C'est une des manières dont la société entend corriger —Bergson dit même châtier— la raideur ou l'inadaptation de ses membres. Quand cette correction s'applique aux convictions et aux mœurs, le rire peut être la dernière étape avant le lynchage.
     Dans cette perspective, l'humour est une stratégie d'auto-exagération destinée à se protéger à l'avance des exagérations de la société. Je me diabolise volontairement, mais en laissant tout de même entendre que je joue, pour n'être pas traité de fait comme un diable. Comme je l'ai déjà évoqué à propos de l'autodérision, l'humour est ici une mithridatisation(1) — un paratonnerre contre le rire. On rit souvent de nous dans notre dos. Difficile de contrôler son dos : la solution est de faire toujours comme si on avait une tache ou une bosse dans le dos, de mettre en quelque sorte son dos devant soi et d'être le premier à en ricaner.
     Mais « contre le rire » signifie aussi que le rire comme cause et comme processus de communication ne cherche pas à faire rire au sens habituel de l'expression.
     D'abord il se meut dans des zones tristes, voire noires et macabres, de la réalité. Même si c'est pour les soumettre à cette puissante alchimie qui consiste à en faire l'occasion à la fois d'un défi (ou d'une révolte) et d'un plaisir.

     Ensuite, il affectionne la subtilité et l'impassibilité (2) . Nous connaissons tous de ces gens qui veulent faire rire les autres, de ces raconteurs d'histoires drôles ou de ces faiseurs de bons mots qui, n'étant peut-être pas tout à fait sûrs de leur drôlerie, rient d'eux-mêmes très fort d'avance, pour aider au déclenchement du rire d'autrui, comme quand, sur les anciennes voitures, on tournait la manivelle pour faire partir le moteur. L'homme d'humour, au contraire, ne veut pas avoir l'air de plaisanter. Il feint le grand sérieux. Dans bien des cas, il est ce qu'on appelle —et l'expression est particulièrement parlante— un pince-sans-rire.
Dominique Noguez, « L'humour contre le rire », Pourquoi rire ? (2011)


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1 Accoutumance à un poison par ingestion progressive.
2 État de celui qui ne laisse apparaître aucune émotion.