Diffusion du sport dans la société française
Le développement du sport moderne en France a des origines diverses. C’est dans la société
victorienne que sont nés bon nombre de jeux de ballon, appelés à une renommée
mondiale tels le football ou le rugby, de même que le rowing (l’aviron) ou leskating (le patinage). Le sport, découlant
aussi d’autres traditions purement françaises (escrime, vélo) ou
nord-européenne (gymnastique), est rapidement tombé « dans le filet des
idéologies » comme l’a souligné Ronald Hubscher. D’abord apanage des
élites, la pratique sportive gagne d’autres classes de la société française
dans le dernier tiers du XIXème siècle, obéissant aux projets de promoteurs
qui la mettent au service de desseins politiques comme le contrôle de la population ou sociaux comme l'hygiènisme. Parmi ces sports,
le rugby connaît une diffusion et un enracinement au cheminement singulier.
D’abord pratiqué par des résidents anglais (d’où la création au Havre de la
première équipe en 1872, Le Havre Athletic Club Rugby), le jeu gagne ensuite
les parcs parisiens où les lycéens imitent les jeunes Britanniques et leurs jeux
de ballon (fin des années 1870). Les premières structures rugbystiques naissent
au sein d’un plus vaste mouvement de redécouverte du corps et de l’exercice
physique après des décennies corsetées par l’austérité et la pudibonderie.
C’est dans les clubs d’athlétisme, chers au baron de Coubertin et chapeautés
par l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, que les jeunes
lycéens, donc essentiellement de jeunes bourgeois, s’adonnent à ce sport en
parallèle avec d’autres. De ce temps date la pratique hivernale, alors que les
temps plus cléments sont consacrés à la course à pied ou au vélo.
Après une première phase parisienne, le rugby a gagné l’Aquitaine. À partir de
1912, c’est à Bordeaux, premier foyer rugbystique des rives de la Garonne,
qu’André Lhôte peint une première série d’œuvres sur le sport, où la balle
ovale figure en bonne place.
André Lhôte, Partie de rugby (1912)
Le tableau s’organise selon une structure en triangle axée sur une verticale
décalée sur la gauche. Il figure sept rugbymen qui s’affrontent pour la
conquête du ballon. Il peut s’agir d’une touche, c’est-à-dire une phase
codifiée de remise en jeu du ballon après que celui-ci est sorti du terrain, ou
encore d’une lutte aérienne sur le coup de pied d’envoi. Seul à droite, un
joueur se replace et observe cette lutte pour le ballon. Le cadrage ne permet
pas de savoir de quel côté du terrain se passe la scène. L’une des équipes
arbore un maillot brique rayé de blanc, l’autre un maillot à damier blanc, gris
clair, jaune et vert olive. Les cols sont blancs, et les shorts unis ou
bicolores. Ces tenues d’arlequin correspondent à la réalité de bon nombre
d’équipes qui d’ailleurs mentionnent souvent ce personnage de la commedia
dell’arte dans leur dénomination. Il s’agit bien d’un match en compétition
comme l’indique le tableau de marque à l’arrière-plan. Ce dernier fait sans
doute référence à l’origine britannique du jeu avec l’inscription « event »,
« événement », et la mention d’un score dont on ne peut dire s’il est
celui des visiteurs ou de leurs adversaires. Certains joueurs sautent et
tendent les mains vers le ballon pour le capter, d’autres sont au contact qui
pour soutenir, qui pour se saisir du porteur lorsque celui-ci retombera en
possession de la balle. La dimension collective est rendue avec fidélité
puisqu’on perçoit clairement qu’un regroupement, une des phases spécifiques de
ce jeu, aura lieu dès qu’une équipe aura conquis le ballon.
L’évolution de Lhôte au sein du mouvement cubiste lui permet une composition
géométrique des corps enchevêtrés. Ils prennent leur élan pour « décrocher
le ballon-soleil » suspendu en l’air, la balle ovale apparaissant presque
ronde car une partie disparaît hors du cadre. L’artiste a abandonné le cubisme
analytique développé un temps par ses maîtres pour se rapprocher du cubisme
représentatif. Loin d’être éclatée et morcelée, la forme demeure ici cohérente.
Dans cette réalisation transparaît toutefois ce qu’André Lhôte a appelé le
« coup de foudre », c’est-à-dire l’impression – pour lui la
fascination – qu’un mouvement exerce sur le spectateur. Sa fugacité justifie
ainsi l’amputation d’une partie des corps et l’imprécision de certains visages
sous leur coiffure caractéristique des années folles. Jouant sur la carrure de
ces hommes bien découplés, l’artiste compose géométriquement avec les carrés et
les rayures aux couleurs adoucies qui font écho au ciel nuageux gris et blanc.
Aux figures à angle droit répondent les rondeurs fessières des athlètes
révélées par les shorts qui descendent bas sur les cuisses. Ce tableau, très
proche de celui conservé au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, peut être daté
de 1920. Après la violence et l’horreur de l’épisode guerrier, il rend hommage
à une jeunesse joueuse et vivante qui s’adonne au sport, phénomène en plein
essor.
Démocratisation des sports collectifs, les facteurs de
l’implantation rugbystique
Ce n’est pas un hasard si des artistes tels que Robert Delaunay, dont on
connaît la célèbre toile L’Équipe
de Cardiff, ou André Lhôte, se fondant sur des croquis pris sur le vif,
s’intéressent au sport. Ces artistes ont de fait rendu compte d’un mouvement de
fond du premier quart du XXe siècle, marqué par la massification du
sport. Dans le cadre de la République libérale, la loi de 1901 sur la liberté
d’association a permis la multiplication, voire l’explosion des structures
sportives. Les sports connaissent des caractères d’enracinement et de
répartition différents selon les forces politiques et sociales qui les
promeuvent. On sait par exemple le rôle des patronages catholiques dans
l’extension de certains d’entre eux dans l’Hexagone. Le rugby a d’abord eu un
épanouissement parisien et élitiste. Cette phase correspond aux deux dernières
décennies du XIXe siècle
et s’illustre dans la première finale du championnat de France qui, en 1892,
opposa le Stade Français et le Racing Club de France. Ce jour-là, les enfants
de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie sont majoritaires dans les deux
équipes dont la confrontation est arbitrée par Pierre de Coubertin. Succédant à
Paris, Bordeaux devient le centre de gravité de « l’ovalie ». Le
Sporting Bordeaux Université Club enchaîne les titres nationaux à la Belle
Époque. Puis elle gagne l’ensemble du bassin garonnais, comme l’atteste le
titre conquis par le Stade toulousain en 1914, et se répand pratiquement dans
toute l’Occitanie. Le jeu remonte ensuite la vallée du Rhône et d’autre part
débouche en Auvergne et en Limousin.
Plusieurs
facteurs expliquent la spécificité de cette diffusion. Les itinéraires
personnels entrent en ligne de compte. Ce sont ceux des étudiants revenant de
Paris où ils ont été initiés qui, de retour dans leur province, croisent la
trajectoire des premiers entraîneurs – des Anglais, des Écossais, des Gallois –
recrutés par les clubs. Les forces politiques et sociales cherchant à encadrer
les Français se servent également des sports comme vecteurs de leur
implantation. Dans le Sud-Ouest, l’aire du rugby correspond ainsi aux bastions
du radicalisme. Sur ces terres, il est pratiqué par la petite et la moyenne
paysannerie, une des bases électorales du parti incarnant le pouvoir sous la Troisième République. Ainsi s’est
façonné ce « rugby des villages » caractéristique de la pratique
française.