lundi 25 février 2013

Evolution des pratiques culturelles et place de la lecture, Olivier Donnat

Le site Eduscol propose ICI un ensemble de conférences sur l'évolution des échanges et de la lecture à l'ère du numérique. Parmi les nombreuses contributions, celle d'Olivier Donnat, sociologue au département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture et de la Communication, est résumée ci-dessous. 

L’évolution des pratiques culturelles et la place de la 

lecture

La lecture est probablement la plus polymorphe des pratiques culturelles,  qui donne lieu à différents types d'activités et de supports. (lecture plaisir, la lecture professionnelle, les lectures ordinaires, etc).  Sa quantification qui posait déjà problème avant le numérique, est encore plus problématique depuis car on ne sait pas mesurer les actes de lectures sur écran. L’exposé porte uniquement de la lecture d'imprimés de presse, et de livres, en dehors de toutes contraintes scolaires ou professionnelles.
Depuis 1973, il y a eu 5 enquêtes sur les pratiques culturelles  (de 1973, 1981, 1988, 1997 et 2008) qui permettent de retracer une évolution sur les 35 dernières années, ce qui couvre presque 2 générations,.
On constate d'une part une baisse de la lecture de presse papier payante, d’autre part un effritement de la proportion des forts lecteurs. Ces deux mouvements antérieurs à l'arrivée numérique peuvent être imputés directement à la montée en puissance de la culture d'écran.
La dynamique de cette double baisse est essentiellement d'ordre générationnel : les jeunes générations arrivent à l'âge adulte avec un niveau d'investissement dans la lecture inférieur à celui des générations précédentes. Mouvement paradoxal, au vu des progrès considérables de la scolarisation qui voit doubler le nombre de diplômés durant la même période. 

On constate trois tendances :
-     Ce retrait des jeunes est amorti par l’arrivée à l’âge de la retraite des baby boomers qui ont un niveau de lecture nettement supérieur aux générations précédentes.
-      La baisse est davantage liée aux garçons  qu’aux filles, responsables de  la progression de la fréquentation des bibliothèques, dans les années 80 et 90.
-      Le livre décroche dans les milieux populaires, et notamment dans les rangs masculins avec 52% des hommes de milieu ouvriers se déclarant non-lecteurs 
La prudence demeure de rigueur pour interpréter ces données car il faut se rappeler que nous sommes sur du déclaratif.

On peut avancer 4 séries de facteurs pour expliquer ce recul :
-          Le premier c'est la diversification considérable des offres de loisir, depuis les années 70, qui a engendré un phénomène de concurrence objective sur les usages du temps libre. Les  activités les plus chronophages, subissent une concurrence réelle face à la montée en puissance de la culture d'écran –télévision, ordinateurs, jeux videos,  téléphones portables à communication interpersonnelle).
-          Deuxième élément : une progression des livres pratiques et des bandes dessinées, que l'on a avoir plus de mal à déclarer dans la mesure où l'on a tendance à penser au roman quand l'on pose cette question.
-          Le troisième facteur d'explication, c'est la transformation du système scolaire et la prépondérance acquise par les filières scientifiques par rapport aux  humanités dans la formation des élites.
-          Le quatrième élément c’est la pression sociale très forte sur les enfants pour qu'ils lisent, qui ne laisse plus d'espace, comme par le passé,  à la transgression au moment de l'adolescence

Ces 4 séries de facteurs, permettent de comprendre la baisse de la lecture, telle qu'elle est enregistrée dans une enquête, comme pratique culturelle. 

samedi 23 février 2013

Les quidams ont conquis Internet


Patrice Flichy, professeur de sociologie à l’université de Paris Est, membre du Laboratoire Techniques Territoires et Société (LATTS) s’est spécialisé dans la sociologie de l’innovation et la sociologie des techniques d’information et de communication.


Les quidams ont conquis Internet. Cent millions de blogs existent dans le monde. Cent millions de vidéos sont visibles sur YouTube. En France, Wikipédia réunit un million d'articles, et dix millions de blogs ont été créés. Un quart des internautes a déjà signé une pétition en ligne. Ces quelques chiffres illustrent un phénomène essentiel : le web contemporain est devenu le royaume des amateurs.

L'Internet de masse du début du XXIe siècle se distingue des médias qui se sont développés au siècle précédent pour cette raison essentielle : les amateurs y occupent le devant de la scène. Leurs productions ne sont plus marginales, comme l'ont été avant elles les fanzines, les radios libres et les télévisions communautaires : elles se trouvent aujourd'hui au coeur du dispositif de communication. Les amateurs n'ont pas de compétences précises ni de diplômes particuliers ; et pourtant, leur parole est devenue omniprésente, indispensable. L'objet de ce livre est de comprendre cette révolution. Car la montée en puissance des amateurs n'est pas un simple effet de mode, celle du web 2.0 qui sera bientôt remplacé par le web 3.0. De même que nous avons vécu depuis deux siècles une double démocratisation, à la fois politique et scolaire, de même nous entrons dans une nouvelle ère de démocratisation, celle des compétences.
À première vue, ces pratiques foisonnantes apparaissent comme une révolution de l'expertise. Grâce aux instruments fournis par l'informatique et par Internet, les nouveaux amateurs ont acquis des savoirs et des savoir-faire qui leur permettent de rivaliser avec les experts. On voit apparaître un nouveau type d'individu, le pro-am (pour «professionnel-amateur»). Celui-ci développe ses activités amateurs selon des standards professionnels ; il souhaite, dans le cadre de loisirs actifs, solitaires ou collectifs, reconquérir des pans entiers de l'activité sociale comme les arts, la science et la politique, qui sont traditionnellement dominés par les professionnels. Nous entrons ainsi dans une société de la connaissance où chacun peut accéder aux savoirs qu'il recherche et les mettre en pratique. Les observateurs les plus enthousiastes saluent la revanche des amateurs : ces derniers viennent défier les experts qui avaient tendance à abuser de leur savoir pour protéger leur prestige social et, plus largement, leur pouvoir. Aujourd'hui, grâce à l'«intelligence collective» fournie par le réseau, un simple amateur peut mobiliser des connaissances identiques à celle de l'expert. Les individus équipés des derniers outils informatiques peuvent se connecter pour constituer une «foule intelligente».

Patrice Flichy, Le sacre de l'amateur, Seuil, 2010

lundi 18 février 2013

Fin de la vie privée ?

Dans nombre d’usages participatifs de l’Internet, notamment sur les plateformes de réseau social, les utilisateurs ne s’adressent pas à cet agrégat d’anonymes unifiés en une fiction abstraite et surplombante qui figure le public dans les architectures normatives de l’espace public, mais à un groupe plus ou moins circonscrit de proches. Certes, ils parlent en public. Mais à leurs yeux, ce public, sans avoir une frontière
absolument étanche, est limitée à une zone d’interconnaissance, un lieu plus ou moins clos, un territoire qui conservera les propos dans son périmètre avant de les laisser s’évaporer. L’espace public de l’Internet est fait d’une multitude de conversations en essaim, enchevêtrées, qui s’articulent les unes aux autres selon des logiques d’assemblage que rien ne laisse prévoir à l’avance. Ce brouillage des niveaux de visibilité est au cœur des pratiques d’expression des personnes sur Internet. Ce qui était autrefois adressé à des canaux différents, la communication interpersonnelle, d’une part, et la prise de parole publique, d’autre part, est désormais (partiellement) réunifié par les individus dans un processus de fabrication identitaire qui associe le rapport à soi et le rapport au monde. 
Sur leur page Facebook, leur blog ou leur compte Twitter, les utilisateurs parlent à la fois d’événements personnels, proches ou familiers et commentent l’actualité, font circuler des informations et enrichissent la discussion publique. Ils mêlent des niveaux de langue, des types de discours et des publics différents, ce qui contribue à rendre plus visibles, et davantage publics, des centres d’intérêts, des opinions et des événements, qui ne sont pas ou sont mal, perçus par l’agenda médiatique des professionnels. Cette porosité entre l’espace conversationnel et l’espace public est aussi au principe de nouvelles formes de mobilisation et d’organisation de l’action collective. La forme politique de l’Internet nous apprend ainsi à remettre en cause une conception unitaire et héroïque du « public » et à être attentif à l’agrégation des publics comme une
dynamique d’enchevêtrement de conversations qui s’élargissent et se coalisent pour sortir de leur huis clos et gagner l’attention commune
.
La fin de la vie privée
Cette porosité entre l’espace de la sociabilité et l’espace public se paie cependant du risque de voir des informations personnelles exposées au regard de tous. À la « surveillance institutionnelle » de l’État et des entreprises, autour de laquelle s’organise l’essentiel du débat sur les données personnelles, se superpose aujourd’hui une « surveillance interpersonnelle » d’un nouveau type. Avec la « démocratisation » des instruments d’observation que les plateformes relationnelles distribuent à leurs utilisateurs, le NewsFeed de Facebook étant sans conteste l’emblème de ce nouveau panoptisme horizontalisé, l’exposition de soi est un risque que l’on prend d’abord devant les proches, la famille, les collègues, les employeurs, les amant(e)s ou les voisins. 
La prophétie deleuzienne du passage d’une société disciplinaire à une société de contrôle prend ici tout son sens, puisque, décentralisée et distribuée, la surveillance devient un contrôle que chacun ne cesse d’effectuer sur les autres et sur soi-même. Aussi, l’une des difficultés politiques des dénonciateurs de la société de surveillance est d’avoir aujourd’hui à tenir compte du fait que le contrôle politique ou marchand des
traces s’ancre de plus en plus profondément dans l’hubris curieuse des surveillés eux mêmes. Comment s’assurer en effet du soutien des citoyens pour dénoncer les risques de la surveillance institutionnelle lorsque ceux-ci, de façon délibérée et consciente, rendent eux-mêmes publiques des informations personnelles et développent une insatiable curiosité pour les informations livrées par les autres ? 
En rendant beaucoup plus plastiques et poreuses les formes de prise de parole, Internet favorise la circulation des informations, tout en visant une plus grande « transparence » de nos sociétés. Il contribue à mettre en partage un ensemble de contenus jusqu’alors retenus par des barrières techniques, juridiques, institutionnelles ou commerciales. Mais cette libération des contenus qui bouleverse les frontières traditionnelles de l’économie de la connaissance  et élargit l’espace de la critique en offrant de nouvelles sources à la vérification « citoyenne » est aussi inséparable d'une plus grande circulation des informations sur les individus. En effet, l’une des particularités des formes d’échange élargies sur Internet est que les personnes et les contenus sont de plus en plus attachés les uns aux autres et que ce sont justement ces attaches qui favorisent les effets de circulation, de partage et de diffusion. Même si, contrairement à certaines craintes, les informations personnelles rendues visibles sur Internet, loin de révéler l’intimité des personnes, sont plus souvent des mises en scène stratégiques, il est incontestable que l’espace public élargi de l’Internet est en lutte à la fois contre le secret des informations et contre l’invisibilité des personnes.


La totalité de l’article Vertus démocratiques de l’Internet de  Dominique CARDON est consultable ICI

mercredi 23 janvier 2013

La laitière et le pot au lait


Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile,
D'élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :
J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.

La Fontaine

vendredi 18 janvier 2013

De la société et de la conversation

5  Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler ou d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent, ou sur l'intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes ; il faut laisser Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses migraines et de ses insomnies.



6 L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel ; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués ; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont ; et ce qui est pire, on en souffre.


7  Que dites-vous ? Comment ? Je n'y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : «Il fait froid» ? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : «Il pleut, il neige.» Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter ; dites : «Je vous trouve bon visage.»
—Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ?—Qu'importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les diseurs de phoebus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par votre habit, et vous dis à l'oreille : «Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit peut-être alors croira-t-on que vous en avez.»


15
Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement.




16 
L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.



17 

Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.


La Bruyère  - Caractères (1688) , De la société et de la conversation
Texte complet ICI

jeudi 10 janvier 2013

Mallarmé : Les loisirs de la poste


Les Loisirs de la Poste paraissent dans The Chap Book de Chicago. 

C’est Whistler qui a l’idée de publier les quatrains que Mallarmé écrivait sur les enveloppes adressées à ses amis. 27 quatrains paraissent dans The Chap Book répartis en trois catégories : poètes, peintres et littérateurs. Ces quatrains-adresses paraissent également dans le recueil Vers de circonstances publié en 1920 par Edmond Bonniot, le gendre du poète. 
Outre Les Loisirs de la Poste, ont été regroupés dans ce recueil des vers inscrits sur des éventails ou offerts pour des occasions particulières comme le Nouvel An, Pâques, des fêtes ou des anniversaires. 




mardi 25 septembre 2012


Diffusion du sport dans la société française

Le développement du sport moderne en France a des origines diverses.  C’est dans la société victorienne que sont nés bon nombre de jeux de ballon, appelés à une renommée mondiale tels le football ou le rugby, de même que le rowing (l’aviron) ou leskating (le patinage). Le sport, découlant aussi d’autres traditions purement françaises (escrime, vélo) ou nord-européenne (gymnastique), est rapidement tombé « dans le filet des idéologies » comme l’a souligné Ronald Hubscher. D’abord apanage des élites, la pratique sportive gagne d’autres classes de la société française dans le dernier tiers du XIXème
 siècle, obéissant aux projets de promoteurs qui la mettent au service de desseins politiques comme le contrôle de la population ou sociaux comme l'hygiènisme. Parmi ces sports, le rugby connaît une diffusion et un enracinement au cheminement singulier.

D’abord pratiqué par des résidents anglais (d’où la création au Havre de la première équipe en 1872, Le Havre Athletic Club Rugby), le jeu gagne ensuite les parcs parisiens où les lycéens imitent les jeunes Britanniques et leurs jeux de ballon (fin des années 1870). Les premières structures rugbystiques naissent au sein d’un plus vaste mouvement de redécouverte du corps et de l’exercice physique après des décennies corsetées par l’austérité et la pudibonderie. C’est dans les clubs d’athlétisme, chers au baron de Coubertin et chapeautés par l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, que les jeunes lycéens, donc essentiellement de jeunes bourgeois, s’adonnent à ce sport en parallèle avec d’autres. De ce temps date la pratique hivernale, alors que les temps plus cléments sont consacrés à la course à pied ou au vélo.

Après une première phase parisienne, le rugby a gagné l’Aquitaine. À partir de 1912, c’est à Bordeaux, premier foyer rugbystique des rives de la Garonne, qu’André Lhôte peint une première série d’œuvres sur le sport, où la balle ovale figure en bonne place.



André Lhôte, Partie de rugby (1912)

Le tableau s’organise selon une structure en triangle axée sur une verticale décalée sur la gauche. Il figure sept rugbymen qui s’affrontent pour la conquête du ballon. Il peut s’agir d’une touche, c’est-à-dire une phase codifiée de remise en jeu du ballon après que celui-ci est sorti du terrain, ou encore d’une lutte aérienne sur le coup de pied d’envoi. Seul à droite, un joueur se replace et observe cette lutte pour le ballon. Le cadrage ne permet pas de savoir de quel côté du terrain se passe la scène. L’une des équipes arbore un maillot brique rayé de blanc, l’autre un maillot à damier blanc, gris clair, jaune et vert olive. Les cols sont blancs, et les shorts unis ou bicolores. Ces tenues d’arlequin correspondent à la réalité de bon nombre d’équipes qui d’ailleurs mentionnent souvent ce personnage de la commedia dell’arte dans leur dénomination. Il s’agit bien d’un match en compétition comme l’indique le tableau de marque à l’arrière-plan. Ce dernier fait sans doute référence à l’origine britannique du jeu avec l’inscription « event », « événement », et la mention d’un score dont on ne peut dire s’il est celui des visiteurs ou de leurs adversaires. Certains joueurs sautent et tendent les mains vers le ballon pour le capter, d’autres sont au contact qui pour soutenir, qui pour se saisir du porteur lorsque celui-ci retombera en possession de la balle. La dimension collective est rendue avec fidélité puisqu’on perçoit clairement qu’un regroupement, une des phases spécifiques de ce jeu, aura lieu dès qu’une équipe aura conquis le ballon.

L’évolution de Lhôte au sein du mouvement cubiste lui permet une composition géométrique des corps enchevêtrés. Ils prennent leur élan pour « décrocher le ballon-soleil » suspendu en l’air, la balle ovale apparaissant presque ronde car une partie disparaît hors du cadre. L’artiste a abandonné le cubisme analytique développé un temps par ses maîtres pour se rapprocher du cubisme représentatif. Loin d’être éclatée et morcelée, la forme demeure ici cohérente. Dans cette réalisation transparaît toutefois ce qu’André Lhôte a appelé le « coup de foudre », c’est-à-dire l’impression – pour lui la fascination – qu’un mouvement exerce sur le spectateur. Sa fugacité justifie ainsi l’amputation d’une partie des corps et l’imprécision de certains visages sous leur coiffure caractéristique des années folles. Jouant sur la carrure de ces hommes bien découplés, l’artiste compose géométriquement avec les carrés et les rayures aux couleurs adoucies qui font écho au ciel nuageux gris et blanc. Aux figures à angle droit répondent les rondeurs fessières des athlètes révélées par les shorts qui descendent bas sur les cuisses. Ce tableau, très proche de celui conservé au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, peut être daté de 1920. Après la violence et l’horreur de l’épisode guerrier, il rend hommage à une jeunesse joueuse et vivante qui s’adonne au sport, phénomène en plein essor.

Démocratisation des sports collectifs, les facteurs de l’implantation rugbystique

Ce n’est pas un hasard si des artistes tels que Robert Delaunay, dont on connaît la célèbre toile L’Équipe de Cardiff, ou André Lhôte, se fondant sur des croquis pris sur le vif, s’intéressent au sport. Ces artistes ont de fait rendu compte d’un mouvement de fond du premier quart du XX
e siècle, marqué par la massification du sport. Dans le cadre de la République libérale, la loi de 1901 sur la liberté d’association a permis la multiplication, voire l’explosion des structures sportives. Les sports connaissent des caractères d’enracinement et de répartition différents selon les forces politiques et sociales qui les promeuvent. On sait par exemple le rôle des patronages catholiques dans l’extension de certains d’entre eux dans l’Hexagone. Le rugby a d’abord eu un épanouissement parisien et élitiste. Cette phase correspond aux deux dernières décennies du XIXe siècle et s’illustre dans la première finale du championnat de France qui, en 1892, opposa le Stade Français et le Racing Club de France. Ce jour-là, les enfants de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie sont majoritaires dans les deux équipes dont la confrontation est arbitrée par Pierre de Coubertin. Succédant à Paris, Bordeaux devient le centre de gravité de « l’ovalie ». Le Sporting Bordeaux Université Club enchaîne les titres nationaux à la Belle Époque. Puis elle gagne l’ensemble du bassin garonnais, comme l’atteste le titre conquis par le Stade toulousain en 1914, et se répand pratiquement dans toute l’Occitanie. Le jeu remonte ensuite la vallée du Rhône et d’autre part débouche en Auvergne et en Limousin.
Plusieurs facteurs expliquent la spécificité de cette diffusion. Les itinéraires personnels entrent en ligne de compte. Ce sont ceux des étudiants revenant de Paris où ils ont été initiés qui, de retour dans leur province, croisent la trajectoire des premiers entraîneurs – des Anglais, des Écossais, des Gallois – recrutés par les clubs. Les forces politiques et sociales cherchant à encadrer les Français se servent également des sports comme vecteurs de leur implantation. Dans le Sud-Ouest, l’aire du rugby correspond ainsi aux bastions du radicalisme. Sur ces terres, il est pratiqué par la petite et la moyenne paysannerie, une des bases électorales du parti incarnant le pouvoir sous la Troisième République. Ainsi s’est façonné ce « rugby des villages » caractéristique de la pratique française.